Texte original : Mariana Matveichuk
Traduction française : François d’Adesky
Oleksandr Kysliuk: Un traducteur d’une austère disposition
“Les colonnes russes ont avancé le long de cette route vers Irpin”, nous a raconté le journaliste Oleksandr Nakaznenko alors que nous entrions dans la ville. Il était mon guide vers la maison d’Oleksandr Kysliouk, polyglotte et traducteur, qui avait été abattu, vraisemblablement par l’une de ces colonnes.
Dans la cour de la maison en ruines, nous avons été accueillis par Pavlo Kysliouk, le frère jumeau du défunt Oleksandr. Début mars 2022, Irpin était plongée dans un vacarme incessant. Il se souvenait que “Boutcha et Hostomel brûlaient… Borodianka était bombardée, et les tirs d’artillerie venaient de partout, nous faisant sursauter en permanence”. Les habitants de la ville étaient privés d’électricité. Les Kysliouk et leurs locataires n’ont pourtant pas élaboré de plan d’évacuation. Ils sont restés en ville, cuisinant et préparant du thé sur un feu ouvert.
Le jour de notre rencontre, une pluie froide de mars tombait en bruine. Mais cela n’a pas empêché Pavlo de sortir de sa cuisine d’été pour reconstituer dans la cour la scène du bombardement de la maison le jour de la mort de son frère: “Le 5 mars 2022, j’aidais nos soldats à creuser une tranchée non loin de la maison… Quand j’ai vu les chars, j’ai lâché la pelle et j’ai couru derrière la maison… J’entendais les tirs, encore et encore… Un flot de feu… Jusqu’à ce que je voie quelqu’un avec un lance-roquettes debout sur un char juste devant moi… Je me suis immédiatement réfugié dans la cave… J’ai regardé dehors et toute la maison était en flammes… Elle était encore intacte un instant plus tôt, et soudain elle brûlait… Les tirs ont repris… Quand le calme est revenu, je suis sorti en courant… J’ai vu un corps sur le seuil… J’ai pensé que c’était un militaire… et j’ai couru me réfugier dans la cave d’un immeuble…”
Pavlo était persuadé qu’il n’y avait personne dans la maison. Son frère prévoyait d’aller au magasin depuis le matin. Ce n’est que le soir que Pavlo a appris que le corps calciné dans sa cour appartenait à Oleksandr. Cependant, retourner à la maison de nuit était dangereux.
Selon les souvenirs des Kysliouk, seuls témoins de la mort du traducteur, le bombardement les a surpris en plein café. Un instant auparavant, quelqu’un avait appelé Oleksandr pour lui demander de quitter la ville, l’ennemi étant trop proche. Le savant s’est contenté de sourire. Il ne savait pas encore que cette proximité scellerait son destin.
Le lendemain, Oleksandr a été enterré juste à côté de la maison. Pavlo, avec les habitants, a creusé une tombe dans la cour, enveloppé le corps dans un drap et l’a descendu dans la terre encore gelée. Pavlo a ensuite décidé de quitter Irpin. Pendant les combats, il s’est réfugié chez ses parents dans la région de Rivne. Après le retrait des Russes et la libération de la région de Kyiv, des volontaires ont exhumé le corps d’Oleksandr. Le 14 juillet 2022, il a été réinhumé au cimetière d’Irpin.
La salle de lecture Maksym Rylsky de la bibliothèque municipale d’Irpin, qu’Oleksandr Kysliouk fréquentait souvent, baigne dans la lumière du soleil et le parfum des livres. Une trottinette est garée à côté de la fresque du célèbre philosophe ukrainien du XVIIIe siècle Hryhorii Skovoroda, comme pour souligner le caractère démocratique de l’institution.
À mon arrivée, j’ai été accueillie par la directrice, Olena Tsyhanenko, qui m’a aussitôt conduite vers une exposition présentant des photographies retraçant les combats pour Irpin. Bien que les locaux de la bibliothèque aient subi d’importants dégâts, seules des photos témoignent désormais de cette période.
“Oleksandr Kysliouk venait chez nous presque tous les jours. Il était très modeste. Il passait des heures à lire, écrire et faire des photocopies. Peu avant la guerre, j’ai eu l’idée de le photographier au travail. Nous n’avons appris qu’il était un érudit et traducteur renommé qu’à l’annonce de sa mort”, se souvient la directrice en me montrant l’image d’un homme en veste et lunettes, un crayon à la main, penché sur des piles de livres.
Kysliouk pouvait traduire sans relâche, travaillant parfois jusqu’à douze heures par jour. Pendant ses moments libres, il aimait sortir un dictionnaire de poche et souligner les mots inconnus afin de mieux les mémoriser. Il est probable que la directrice l’ait observé dans cette activité avant le début de la guerre. “Oleksandr connaissait probablement une vingtaine de langues et en apprenait constamment de nouvelles”, m’a confié autour d’un café Taras Koulyk, un ami du traducteur. “Le français lui posait au départ des difficultés. Mais après avoir étudié le latin, il s’est rendu compte qu’il pouvait désormais maîtriser facilement n’importe quelle langue romane.”
De retour chez moi, j’ai cherché des traces d’Oleksandr Kysliouk dans les archives de YouTube. Je voulais entendre sa façon de parler, observer ses gestes, ses expressions et son sourire. J’ai trouvé une émission de 2003 intitulée “Les langues ‘mortes’ sont-elles vraiment mortes?”, où une version bien plus jeune de cet homme modeste évoque l’enseignement du grec ancien, du slavon d’Église et du latin, ainsi que son immersion dans l’hébreu ancien: “Lorsque je me plonge dans l’étude d’autres langues étrangères, je ressens d’abord une certaine distance, car je ne connais ni leur histoire ni culture ni leur art. Je dois m’y préparer au préalable.”. Le respect que Kysliouk accordait au contexte provenait sans doute de sa formation en histoire à l’université Chevtchenko.
Dans les années 2000, Oleksandr Kysliouk a traduit en ukrainien La Politique d’Aristote ainsi que les Commentaires sur la Politique d’Aristote de Thomas d’Aquin, publiés par Osnovy. Il fut le premier à traduire en ukrainien cette œuvre fondamentale du philosophe grec antique, qui constitue encore aujourd’hui une base des réflexions sur l’organisation politique. Les commentaires de Thomas d’Aquin n’existaient même pas en traduction russe, laquelle, depuis l’époque soviétique et en raison d’une politique coloniale, était pourtant bien plus répandue que les traductions ukrainiennes des grandes œuvres philosophiques.
Le travail sur ces deux ouvrages lui a pris neuf ans. Il a dû réviser les textes à maintes reprises en tenant compte des remarques des relecteurs. Le chercheur était animé par la nécessité même de traduire.
“J’ai dû élaborer une terminologie appropriée tout en évitant les emprunts inutiles aux latinismes, hellénismes et autres. En même temps, je cherchais à moderniser la traduction afin qu’elle résonne auprès du public contemporain”, expliquait-il à son ami Vitaliy Kvitka dans un entretien pour la revue Ukrainian Culture. Au cours de cet entretien, Kysliouk évoquait également son projet de traduire des chroniques historiques en latin décrivant l’Ukraine à l’époque de Bohdan Khmelnytsky et de la Ruine — projet qu’il a finalement mené à bien.
En 2021, il fut le premier à traduire du latin en ukrainien la Chronique de la guerre ukraino-polonaise de l’auteur polonais Samuel Grondsky. Celle-ci décrit les luttes de libération entre 1648 et 1658 et témoigne des enjeux historiques majeurs de cette époque, notamment l’origine des Cosaques.
“Cent exemplaires de cette traduction ont été produits à moindre coût”, se souvient l’éditeur Taras Koulyk. “Oleksandr les a rapidement tous vendus à des amis, des connaissances et des collègues chercheurs. Tout le monde a besoin de sources primaires, mais tout le monde ne sait pas lire le latin.”
Kysliouk ne s’est pas limité aux œuvres classiques, mais s’est également attaqué à la philosophie contemporaine, notamment aux travaux de l’homme politique et philosophe néerlandais Sybe Schaap, du fondateur de la théorie de la civilisation Norbert Elias, du philosophe allemand Karl Jaspers, et de bien d’autres.
Kysliouk cherchait de nouvelles approches pour l’étude des langues étrangères. L’une d’elles consistait à tenter d’acquérir une langue comme le fait un enfant. Cette méthode repose sur la lecture de textes dans une langue inconnue et le déchiffrement progressif des significations qu’ils contiennent. Le niveau de compréhension augmente à chaque itération, et une perception de la langue et de sa logique finit par émerger.
“On ne peut pas dire que je possède une maîtrise complète même de la langue ukrainienne, car je l’étudie toute ma vie”, confiait Kysliouk dans un film documentaire qui lui était consacré à la fin des années 1990. “Je ne peux donner la préférence à aucune langue en particulier — ce sont des océans d’une beauté merveilleuse, toute l’histoire des peuples, toute la culture, toute l’âme”, révélait le traducteur, expliquant ainsi la raison de son insatiabilité intellectuelle.
**
Près de l’église de la Sainte-Trinité, l’une des plus anciennes d’Irpin, l’atmosphère était verdoyante et ensoleillée. Serhii Mirochnytchenko, prêtre de l’Église orthodoxe d’Ukraine et ami de longue date d’Oleksandr Kysliouk, m’accueillit avec un sourire et m’invita à prendre le thé.
“C’est ainsi que nous prenions habituellement le thé chez Mykola Boudnyk, l’un des fondateurs du Kobzarskyi Tsekh de Kyiv, ou ‘Guilde des kobzars’. Au début, nous nous réunissions à Zvirynets, puis dans sa résidence ici à Irpin. Certains fabriquaient des bandouras, d’autres chantaient, tandis que d’autres encore venaient discuter ou écouter”, expliqua le prêtre.
Avec le déclenchement de la grande guerre, les chants anciens interprétés par le groupe Choreya Kozacky ont commencé à résonner de plus en plus dans les rues et les foyers ukrainiens. Ce groupe musical, ainsi que son fondateur Taras Kompanitchenko, est issu du même Kobzarskyi Tsekh de Kyiv. À la fin des années 1970, une communauté de chercheurs, de reconstituteurs et d’amateurs de la tradition kobzar s’était formée autour du joueur de bandoura Heorhiy Tkachenko. Malgré la répression visant les kobzars et les joueurs de bandoura, il a miraculeusement préservé et transmis la tradition slobodienne des récitations accompagnées de la bandoura diatonique ancienne. Au milieu des années 1980, le Kobzarskyi Tsekh de Kyiv est devenu un centre informel de libre pensée dans la capitale ukrainienne.
Les réunions des kobzars de Kyiv ressemblaient à des banquets philosophiques de la Grèce antique, où, au lieu de lyres, on jouait de la bandoura. Ils valorisaient la liberté de pensée et menaient une vie quotidienne modeste. De la même manière, les frères Kysliouk avaient aménagé leur maison avec simplicité après avoir acheté une demeure à Irpin dans les années 1990. Au lieu de meubles, il y avait des étagères encombrées de livres et de papiers. Au lieu d’une cuisine, il n’y avait qu’un poêle avec une marmite de bortsch.
Serhii Mirochnytchenko, leur professeur de langues anciennes à l’Académie et au séminaire théologiques de Kyiv, se souvenait de lui comme d’une personne sensible au grand cœur: “Nous lisions les Saintes Écritures dans différentes langues, notamment en grec et en allemand… Il n’y avait aucune routine dans l’apprentissage et l’enseignement était vivant. Si quelqu’un commettait une erreur, Oleksandr Ivanovytch savait la corriger avec tant d’habileté que la personne ne répétait presque jamais la même erreur.”
Kysliouk a traduit des textes religieux fondamentaux à partir des originaux. Ce sont ces textes qui sont aujourd’hui utilisés lors des offices de l’Église orthodoxe d’Ukraine, notamment à l’église de la Sainte-Trinité d’Irpin, qui s’est finalement détachée du patriarcat de Moscou après la libération de la ville des chars russes.
L’intérêt pour les discussions politiques est apparu chez les frères Kysliouk dès leurs années universitaires. Au début des années 1980, un groupe d’étudiants de différentes facultés se réunissait secrètement dans un atelier d’art de la Lavra. Ils y débattaient des problèmes de l’histoire non soviétique et des moyens possibles pour que l’Ukraine accède à l’indépendance. “Certains proposaient de restaurer l’hetmanat, tandis que d’autres défendaient l’idée d’un président”, se souvient Olena Lodzynska, chercheuse au Musée des années soixante et camarade de classe des frères Kysliouk.
Après une tentative d’incendier un portrait de Brejnev sur l’avenue Khrechtchatyk, tous les participants furent arrêtés par des agents du KGB. Les frères Kysliouk, ainsi que d’autres, furent exclus de l’université pour “comportement incompatible avec le titre d’étudiant soviétique”. Dans les années 1980, ce type de formulation était fréquemment utilisé par les autorités pour désigner des citoyens dits “peu fiables”, les privant ainsi de la possibilité de poursuivre des études ou de trouver un emploi. Après un certain temps, Oleksandr parvint à reprendre ses études et à obtenir son diplôme universitaire. En revanche, la carrière professionnelle de Pavlo fut définitivement brisée.
**
La fine pluie de mars continuait de tomber. Avec Taras Koulyk, nous nous sommes rendus dans un cimetière de voitures, où étaient rassemblés des véhicules criblés de balles par des chars russes, souvent avec des personnes et des enfants à l’intérieur. Juste à côté se trouvait le cimetière où repose Oleksandr Kysliouk. Les rangées de drapeaux bleu et jaune au-dessus des tombes des combattants morts pour la liberté de l’Ukraine servaient de repère. Nous avons tourné à droite et sommes tombés sur une croix en bois portant la photo du traducteur. Un rushnyk, agité par le vent, recouvrait le visage du défunt sur l’image. Sans dire un mot, nous sommes restés silencieux quelques minutes.
“La tombe modeste d’un grand homme”, a remarqué Koulyk. Modeste était aussi le traducteur lui-même. Comme les cyniques de l’Antiquité, Kysliouk n’avait besoin que d’un tonneau pour vivre — juste assez d’espace pour ses livres et ses manuscrits.
“En latin, canem signifie chien. Les cyniques peuvent donc être considérés à la fois comme des amis des chiens et comme leur ressemblant par leur simplicité. Oleksandr incarnait ces deux traits. Il aimait les chiens, les chats et les oiseaux. Il les nourrissait constamment et vivait simplement, comme un oiseau”, a réfléchi Koulyk. Le travail n’était pas un fardeau pour Kysliouk, mais une forme de soulagement. “Je ne peux pas imaginer ma vie sans le travail que je fais, sans la recherche, l’enseignement, la traduction et l’acquisition de connaissances. Peut-être que ce sentiment de liberté est l’essentiel. Une personne doit être libre de réaliser son potentiel”, confiait le traducteur dans un film documentaire.
Au milieu des décombres de sa maison, Pavlo Kysliouk m’accueillit avec une tasse de café qu’il avait apportée dans un thermos. C’est lors d’une telle pause-café que les Russes avaient pris Oleksandr Kysliouk pour cible. Avec lui ont brûlé ses manuscrits et son chien — mais pas son œuvre. Elle perdure dans les textes liturgiques en langue ukrainienne utilisés dans les églises de l’Église ukrainienne, sur les étagères des bibliothèques privées et publiques, dans l’esprit des lecteurs de ses traductions, ainsi que dans les commentaires de ses collègues qui critiquent, analysent ou prolongent son travail. Elle se poursuit également dans le souvenir lumineux de ses proches — son frère, ses amis, ses enseignants et ses collègues. J’ai absorbé une fraction de cette mémoire en buvant le café du thermos de Pavlo, sur les lieux du laboratoire personnel de traduction d’Oleksandr désormais en ruines, devenu à la fois scène de crime et lieu d’une vie brisée.

Oleksandr Kysliouk est né le 16 janvier 1962 dans le village de Horyshivka, dans le district de Koretsky, région de Rivne. En 1984, il est diplômé de la faculté d’histoire de l’Université nationale Taras-Chevtchenko de Kyiv. De 1984 à 1991, il enseigne dans les villages du district de Koretsky. À partir de 1991, il se consacre à l’enseignement et à la traduction. Il enseigne notamment les langues étrangères modernes et anciennes à l’Académie et au séminaire théologiques de Kyiv de l’Église orthodoxe ukrainienne, ainsi qu’à l’Université nationale pédagogique M. Drahomanov. Il a traduit en ukrainien de nombreuses œuvres classiques à partir du grec ancien, du latin, du slavon d’Église, de l’anglais, du français et de l’allemand, notamment Aristote, Thomas d’Aquin, Karl Jaspers, Sybe Schaap, Joachim Ritter, Xénophon, Cornelius Tacite, Justinien et d’autres. En 2021, Oleksandr Kysliouk a été le premier à traduire du latin en ukrainien la chronique de l’auteur polonais Samuel Grondsky, Histoire de la guerre cosaque-polonaise. Il s’agit d’une source précieuse pour l’histoire politique de l’Ukraine entre 1648 et 1672. Oleksandr Kysliouk a été tué lors de bombardements russes pendant l’offensive sur Irpin le 5 mars 2022. Il a été enterré au cimetière d’Irpin le 14 juillet 2022.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

