Texte original : Sasha Dovzhyk
Traduction française : Bertrand De Longueville
Andriy Hudyma: la philosophie du cœur
Quelle est la question la plus évidente à poser à propos d’un gourmet, d’un chef reconnu, d’un auteur d’un livre sur les épices? C’est: “Quelle épice l’incarne le mieux?”
Cette question, je l’ai posée, émue, à la famille et aux amis d’Andriy Hudyma, mort au front quelques mois avant la parution de son premier ouvrage, 69 épices pour le cœur. La même interrogation avait été lancée par l’éditrice Mariana Savka dans le restaurant de Lviv où il œuvrait comme chef maison. Au cours de la soirée mémorielle dédiée à l’écrivain‑soldat, surnommé “Hudok”, les convives ont commencé à proposer leurs réponses, jusqu’à ce qu’une adolescente aux cheveux noirs et aux yeux vert‑gris ne tranche: “Moi je sais: il aurait été le paprika!”
D’emblée, je l’ai crue. J’ai ouvert le livre de Hudok à la rubrique consacrée au paprika et j’ai lu: “Il se reconnaît immédiatement sur chaque étalage d’épices grâce à son éclat, sa texture, et son goût doux avec une subtile touche d’amertume.” J’imagine facilement Andriy Hudyma vêtu d’un bandana orange ou d’un kilt écossais, la tête rasée arborant un petit chignon, sur le pont d’un yacht, au sommet d’une montagne, ou entouré de chats sphinx près d’une cheminée. Il était aussi flamboyant que le paprika, identifiable partout où il allait. L’adolescente qui le connaissait le mieux était Yulia Hudyma, sa fille.
“Nous pensions pareil,” a déclaré Yulia lorsqu’on s’est rencontrés en octobre, après le lancement du livre. “Je suis sa copie conforme. Il vit en moi.” Elle s’exprimait en phrases courtes, tranchantes, relevées de mots forts, comme si elle hachait un oignon sans d’abord humidifier son couteau d’eau froide, à l’encontre des conseils de son père. Peut‑être était‑ce la raison pour laquelle mes yeux se sont remplis de larmes. Si elle avait vu celles-ci scintiller dans la pénombre de ce café de Lviv où nous étions, Yulia me les aurait sûrement reprochées. Elle, à l’instar de son père, n’était pas du genre à pleurer. Elle m’a montré une photo du jeune Andriy en veste de cuir, foulard et jean déchiré, le regard en coin adolescent qu’il conserva pendant des décennies: “Tu vois? C’est le même visage.” Et c’était vrai.
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Yulia est le “cœur” de 69 épices pour le cœur, un livre où, derrière le titre piquant et les descriptions sensuelles d’épices, se cache une conversation douce, sincère et bienveillante entre un père et sa fille. Les consignes pratiques — pour aller au marché, par exemple: “Ils te dépèceront et te feront sécher sur place si tu n’y prends pas garde” — alternent avec des messages poétiques — “Sur la falaise qui surplombe la mer, offre ton visage au soleil qui fond, et dans le train qui, comme toujours, t’éloigne de moi, garde dans ta poche un oignon, un couteau et du sel.” Malgré la myriade de promesses qui resteront inachevées à cause de l’invasion russe (“Un jour je te parlerai d’un assortiment français de légumes pour les soupes”), le livre vogue vers l’avenir comme une bouteille à la mer. L’auteur pressentait déjà la séparation qui allait survenir; elle ne fut pas due au simple écoulement du temps, mais à une coupure brutale du décours de la vie.
Selon son ex‑épouse Ulyana Surmai, Andriy préparait ce livre pour Yulia depuis cinq ans. Quand le texte est arrivé entre les mains de la rédactrice Kateryna Isayenko pour la première lecture, il était déjà un “recensement gustatif mûr, bien établi et de haute qualité, présenté dans une langue vive.” “Ce fut l’une de mes missions éditoriales les plus faciles et les plus agréables: un livre léger et édifiant”, raconte Kateryna autour d’un thé. “L’illustration a pris plus de temps que la correction. Et je me demandais sans cesse: quel est le piège?”
Quelques heures après que Kateryna eut transmis le manuscrit à l’éditeur, la nouvelle éclata: l’unité d’Andriy était sous le feu. “Plus tard, on découvrit qu’il était mort le 2 du mois. Le 1er, jusque tard dans la nuit, nous avions passé en revue chaque note, chaque modification qu’il souhaitait apporter”, se souvient l’éditrice. “Je venais de finir la lecture finale. Andriy a alors dit: “Nous avons une mission de nuit demain, mais j’ai encore une connexion internet, je peux tout discuter maintenant. Mettons‑nous d’accord tout de suite.”
Tout en servant dans l’armée, Andriy préparait la publication et supervisait le travail de l’illustratrice Svitlana Fesenko. Il était heureux que 69 épices pour le cœur sorte à l’automne, “le meilleur moment de l’année, celui où j’ai mon anniversaire.” Le jour de son anniversaire, sa famille envoya vingt drones kamikazes sur la ligne de front en son honneur.
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Après l’invasion à grande échelle, Andriy Hudyma se rendait souvent au bureau de recrutement militaire. “Il ne cessait de leur demander de l’enrôler”, raconte son père Oleksa Hudyma. “Il était en bonne santé, grand, arborait une coupe de cheveux à la cosaque, et ressemblait sans doute un peu à un hooligan. Ils l’ont intégré aux troupes d’assaut.” Cela s’est produit en mai 2023. Andriy ne voulait pas servir au quartier général ni loin du front. “C’était sa décision” commente Yulia, “aller au front, se retrouver face à la mort, c’était non négociable.”
Pourtant, les chroniques de guerre de Hudok débordent de son zeste de vitalité caractéristique. “Nous nous disions” écrit Ulyana, “que le sujet de son prochain livre ne faisait aucun doute.” En pleine mission, il remarquait “le vent sur son visage et les branches de cerisier qui frappaient son casque de temps à autre”; il décrivait le réconfort que l’on peut trouver “dans une cabane où l’on entend le tonnerre chaque jour, même s’il ne s’agit pas vraiment de tonnerre”; il était touché par les dons de drones Mavic et de “caisses, cartons, sacs remplis de vivres”. Hudok observait ses frères d’armes et notait: “Il n’y a ici que des élans sains, des babouins fêlés et des personnalités intéressantes au sommet de leur force. Certaines bizarreries se révèlent d’un simple coup d’œil accidentel.” En même temps, “celui qui sait regarder voit: […] comment une personne se recroqueville en dormant, les paumes sous la joue. Ces paumes, de la taille d’une pelle de tranchée, reposent sous la joue comme de petits rochers.” Son écriture sur les épices comme sur la guerre captive de la même façon, la marque d’un esprit véritablement ouvert au monde.
Après sa mort, la page Facebook d’Andriy a été inondée de dizaines de souvenirs de ceux à qui il avait consacré son attention. Il semblait avoir laissé à chacun de ses proches une recette spéciale. Il savait regarder un ami et, en disant: “Je sais quel café te faut, tu ne l’oublieras jamais,”, le guider à travers les cours de Lviv jusqu’à cette tasse inoubliable. Il pouvait préparer un festin aromatique en dix minutes dans sa cuisine parfumée tandis qu’un autre ami partait chercher une bouteille de vin supplémentaire un soir de novembre. Lorsqu’un proche était désespéré, il se précipitait dans une autre ville pour cuisiner pour elle plusieurs jours d’affilée, tout en regardant des films ensemble. Il donnait des conseils pratiques à un adolescent désireux d’intégrer l’armée et aidait une autre personne à accepter un diagnostic difficile. Et, bien sûr, il avait bâti un univers à part pour sa fille, dont tous ceux qui l’ont connu se souviennent.
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D’après Oleksa Hudyma, son fils, à 44 ans, se cherchait encore, ayant changé de métier six ou sept fois. Son père, en revanche, n’avait changé de domaine qu’une seule fois, passant de vice‑président de Lvivoblenergo à député à la Verkhovna Rada, le parlement ukrainien. Fidèle à lui‑même, Hudok s’est métamorphosé sans effort en chef d’enseigne, écrivain, marin, avocat certifié, artiste‑restaurateur, graphiste et soldat. Mais qui était‑il avant tout? “C’était un artiste,” explique Yulia, “dans tout ce qu’il faisait.”
Sa quête de sens rappelait Hryhoriy Skovoroda, le philosophe du XVIIIᵉ siècle, qui affirmait: “La vie dépend du plaisir, et la joie du cœur est la vie de l’homme.” Andriy vivait selon ce principe: son porridge matinal comprenait dix ingrédients et cinq épices; il aimait voir les hirondelles se percher sur son balcon ou voguer sur un yacht lors d’une chaude nuit d’été, “rencontrer l’aube sur une falaise, une tasse de café à la main et une paume chaleureuse dans l’autre”. Un chapitre de son livre sera prochainement publié par le Playboy Ukrainien; cet homme était un expert du plaisir. Sa vie semblait répondre à l’invocation du Jardin des chants divins: “Ah, jette tes chagrins! La vie est courte! Sois douce, vie!”
Comme Skovoroda, amateur de fromage hollandais et de parmesan, participant à une récolte de vins de Tokaj, parcourant les villes européennes et écrivant des lettres sincères, Hudyma ne restait jamais inactif: il naviguait sur la mer Noire et la Méditerranée, flânait dans les bazars turcs et les bars cachés du vieux Lviv. Dans cette danse de la vie, comme l’écrit Ulyana, il savait “faire rire les gens, les émouvoir, les apaiser, les soutenir par des conseils sages et faciles, avec cet humour si typiquement Hudok.”
Les dernières lignes de 69 épices pour le cœur s’adressent à son Cœur: “Aucun travail ne vaut une seconde s’il n’est pas assaisonné de l’épice principale décrite ici. Aime cuisiner. Aime la vie.”
L’épice principale, c’est l’amour, et comme le rappelle un aphorisme skovorodien: “L’amour est fort comme la mort.” Le mot qui vient à l’esprit en regardant Yulia, le cœur d’Hudyma, est force. Aujourd’hui, la fille de quinze ans de l’artiste, de l’esthète, de l’amoureux de la vie et du combattant, envisage une carrière dans le renseignement militaire. Il semble que le champ où la philosophie ukrainienne du cœur prend tout son sens soit le champ de bataille.

Andriy Hudyma est né le 23 août 1979 dans ce qui est alors la Tchécoslovaquie, avant que sa famille ne rentre vivre à Lviv. Il a obtenu un diplôme d’artiste‑restaurateur au Collège professionnel Trush de Lviv (1998), puis un diplôme d’infographiste à l’Académie des arts de Lviv (2004) et enfin un diplôme de droit à l’Académie commerciale de Lviv (2010). De 2002 à 2006, il a été photo‑rédacteur au quotidien Express; de 2006 à 2016, il a travaillé dans diverses administrations publiques. En 2008, il épouse Ulyana Surmai et voit naître leur fille Yulia. En 2013, il commence à naviguer sur un yacht, passion qui le suit toute sa vie. En 2017, il débute sa carrière culinaire: chef d’enseigne du groupe de restaurants Open, puis, à partir de 2021, chef d’enseigne du groupe Re:bro et, plus tard, chef de l’Académie du goût.
Il s’engage dans les Forces armées ukrainiennes au printemps 2023, sert dans la 80ᵉ Brigade aéroportée d’assaut et tombe le 2 juillet 2023 lors des combats près de Bakhmut. En octobre 2023, son livre 69 épices pour le cœur est publié aux éditions Old Lion Publishing House (Starylev, en ukrainien). En décembre 2023, le prix Yuriy Shevelov lui est décerné à titre posthume, en reconnaissance de son goût de la vie et des mots, avec une profonde gratitude au héros pour ses actions.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

