Texte original : Bviktor Sobiyanskyi
Traduction française : Laurence Legrand
Andriy Domanskyi: Le dernier rôle
Je feuillette l’album-photo de théâtre d’Andriy Domanskyi — devant moi défilent des scènes tirées de spectacles du répertoire classique: Pharaohs (Les pharaons) d’Oleksiy Kolomiyets, Two Hares (Les Deux Lièvres) de Mykhailo Starytskyi, Khonuma d'Avksentiy Tsagareli, Rivals (Rivaux) de Mykola Manokhin, Such Jewish Happiness (un tel bonheur juif) de Ihor Poklad… La plupart des photos, pourtant, le montrent en uniforme. Parmi la cinquantaine de rôles, le plus souvent principaux, qu’il a tenus au Théâtre dramatique de Zhytomyr et au cinéma, un nombre significatif étaient des rôles militaires. Ce n’est pas un hasard: Andriy aimait l’armée depuis l’enfance.
“Quand il était petit, sourit la mère de l’acteur, Yadvyha Domanska, il répétait souvent: “Je suis soldat.” S’il n’était pas devenu acteur, il serait parti directement à l’armée.
Après l’école, Andriy s’inscrit au Collège de culture de Zhytomyr, mais au bout d’un an, il part faire son service militaire. À l’issue de celui-ci, il revient terminer ses études et, pendant sa dernière année, commence à travailler au théâtre local.
Pendant ses vingt-cinq années passées au Théâtre Ivan Kotlyarevsky, Domanskyi a pratiquement exploré tout le répertoire. Il aidait souvent ses collègues avec leurs répliques sur scène et pouvait rapidement intégrer un nouveau spectacle après seulement quelques répétitions pour remplacer, au pied levé, un autre comédien.
Son ami de l’époque des études, l’acteur et metteur en scène Petro Avramenko, se souvient de sa disponibilité: c’était le genre de personne qu’on pouvait appeler à trois heures du matin pour lui demander une pomme, et il vous l’apportait sans hésiter.
“Andriy aimait tellement le théâtre, il vivait pour lui, il ne pouvait rien faire d’autre, et il n’en avait pas envie”, résume sa mère.
*
Le 24 février 2022, Mme Domanska revient de sa garde de nuit et découvre, au matin, que son fils n’est pas à la maison. “Je l’ai appelé. Il m’a dit: ‘Je suis au bureau de recrutement militaire, je pars à l’armée.’” Après une semaine d’entraînement sur le terrain de Zhytomyr, ils ont cette étrange conversation:
— Où vas-tu?
— Dans les Carpates.
— Tu as peut-être besoin de skis, mon fils?
Et puis il est parti au front comme volontaire, se souvient sa mère.
Le sergent-chef, au nom de guerre “Artiste”, rejoint la 95e brigade d’assaut aérien, où il sert aux côtés d’anciens combattants.
“Nous sommes près de Makariv, nous sommes déjà au combat, mais ne dis rien à maman”, envoie brièvement Domansky par message à sa famille. Andriy se bat dans la région de Kyiv, puis participe à la libération de Kherson.
Ses camarades racontent qu’entre deux assauts, il trouvait le temps de déclamer des poèmes — soit des classiques ukrainiens, soit ses propres textes. Ils disent qu’il était toujours le premier à se lancer à l’attaque et le dernier à se replier, protégeant sans cesse ses compagnons, en particulier les plus jeunes, qu’il couvrait de son corps face aux tirs.
“Nous avons pris ensemble la 17e position près de Bilohirka, tenant la défense. C’est lui qui m’a tiré, blessé, hors de la tranchée et a couvert la retraite”, écrit le militaire Oleh Saftiuk sur les réseaux sociaux après la mort de son ami.
Je tiens le téléphone d’Andriy dans mes mains, et dans le journal des appels, parmi les appels manqués — déjà une semaine après sa mort — on ne voit plus que des indicatifs: “Sova”, “Shlema”, “Katok”… Et de nombreux messages de ses frères d’armes: “S’il n’y avait pas eu toi, je ne serais plus là”, “Merci de m’avoir gardé en vie”, “Sans Andriy, je ne serais pas debout aujourd’hui.”
*
En six mois de service, Andriy subit trois commotions cérébrales, des blessures aux jambes, et contracte une hépatite dans les tranchées, près des corps de soldats tombés. Après avoir été blessé dans la région de Kherson, durant l’été 2022, “Artiste” ne pouvait plus parler, voir, entendre ni marcher: il passe plus d’un an en convalescence dans divers hôpitaux et, même une fois rétabli, il continue à bégayer et à boiter longtemps.
Pendant ses congés et sa rééducation, Domanskyi vient souvent au théâtre. “Andriy ne disait de la guerre que: ‘C’est dur, mais on tient le coup’”, se souvient l’acteur Mykola Karpovych lors de la cérémonie d’adieu à son collègue. À sa mère non plus, Andriy ne dit presque rien: il n’aimait pas parler de son expérience militaire.
Après un examen médical il y a un an, Andriy Domanskyi est officiellement déclaré invalide de deuxième catégorie et versé dans la réserve. Son certificat d’invalide de guerre était valable jusqu’en 2026. Mais “Artiste” était décidé à retourner au front bien plus tôt. Il avait déjà préparé tout son équipement et un nouvel uniforme. Bien qu’il ait eu du mal à s’acheter quoi que ce soit — il était très ascétique dans la vie quotidienne — il répétait souvent: “J’attendrai ma pension, et puis je reviendrai auprès de mes frères d’armes.” Il a même appelé son unité et s’est mis d’accord avec le commandant pour qu’on le reprenne.
Domanskyi avait du mal à se réadapter à la vie civile. Certains collègues pensent qu’il avait déjà, intérieurement, fait ses adieux à sa scène bien-aimée.
*
Dans la nuit du 7 avril 2024, Andriy dort à peine: il a une terrible migraine. Au matin, son œil se remplit de sang, mais il ne laisse pas sa mère appeler une ambulance: “Si tu appelles, c’est toi qui partiras. Cette ambulance pourra sauver quelqu’un d’autre.” Une heure plus tard, “l’Artiste”, âgé de cinquante ans, n’est plus. La cause exacte de sa mort n’a jamais été déterminée.
Andriy n’a jamais eu le temps de toucher sa pension militaire. Sa famille s’est aussi vu refuser l’indemnité unique prévue pour ses blessures après son décès.
Andriy Domanskyi est enterré avec les honneurs militaires au cimetière militaire de Smolyanske, à Zhytomyr.
*
Le lendemain des funérailles, le Théâtre de Zhytomyr joue “Viy” de Mykola Gogol, mis en scène par Petro Avramenko, en son honneur. Sa famille et ses frères d’armes sont invités à la représentation. C’est dans cette pièce qu’Andriy a tenu son dernier rôle sur sa scène natale: celui d’un sergent. Même si, le 11 avril 2024, un autre acteur monte sur scène, ceux qui avaient déjà vu le spectacle se souviennent encore vivement de l’interprétation d’Andriy.
Dans la lumière blafarde d’une pleine lune sans éclat, sur fond de musique mystérieuse, le sergent Domanskyi, trapu, titube en traînant le couvercle du cercueil de sa fille à travers la scène. Ses lèvres murmurent quelque chose — parfois à voix basse, parfois en jurant — mais on ne distingue rien sous la musique et les chants. Son regard est lointain, ses yeux ne sont pas seulement tristes, ils sont vides.
Sa voix autrefois assurée tremble maintenant, confuse: “Si seulement elle avait pu vivre un peu plus longtemps…” Puis de nouveau un chuchotement — adressé à la défunte — monte du cercueil, résonnant étrangement, comme pour cacher les dernières paroles du père aux oreilles étrangères. Le chuchotement devient un cri, une question sans réponse: qui est ce Khoma Brut? Le sergent Domansky se met à bondir sauvagement sur la scène, dispersant la foule des villageois dans toutes les directions, jusqu’à ce qu’enfin, le visage déformé, il s’effondre au sol, épuisé.
“Andriy était un acteur profond, talentueux et polyvalent, résume l’ami de Domanskyi et metteur en scène de la pièce, Petro Avramenko. Il étudiait son personnage, son état intérieur, sa personnalité, et y ajoutait sa propre philosophie de la vie.”
Dans cette scène, créée avant l’invasion à grande échelle et jouée ensuite à la mémoire d’Andriy Domanskyi, de nouvelles associations sont soudain apparues — à propos des enterrements des soldats tombés, mais aussi à propos du propre service de l’acteur sur la ligne de front. Ce fut son dernier rôle, et peut-être le plus significatif.

Andriy Volodymyrovych Domanskyi est né le 30 novembre 1978 à Zhytomyr. Il a fréquenté l’école secondaire n° 16 de Zhytomyr et, après l’avoir terminée en 1991, il est entré au Collège de culture de Zhytomyr. De 1992 à 1994, il a servi dans les Forces armées ukrainiennes. Il est diplômé du collège en 1996, avec une spécialisation de “metteur en scène d’événements grand public”. La même année, il est engagé comme acteur dramatique au Théâtre régional de musique et de drame de Zhytomyr portant le nom d’I. Kotliarevsky, où il joue plus de quarante rôles en vingt-cinq ans de carrière.
Il poursuit ensuite des études supérieures, qu’il termine en 2010 à l’Académie nationale du personnel dirigeant de la culture et des arts. Il était maître de scène principal. Il a également joué dans des films et des séries télévisées. Il a reçu des diplômes honorifiques, des lettres de remerciement et des prix. Divorcé, il était père d’une fille, Veronika.
De 2022 à 2023, il a servi au sein de la 95e brigade d’assaut aérien et a été démobilisé en raison d’un handicap dû aux blessures subies au combat. Il est décédé le 7 avril 2024.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

