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Texte original : Hanna Ustynova

Traduction française : Alix Parodi

Anton Prasolenko: Suivre l’appel du cœur

Automne 2016, Kyiv.

Anton Prasolenko a dix-sept ans. Étudiant en traduction, il découvre dans la capitale un petit théâtre amateur nommé Babylon. Il accompagne un ami venu passer une audition, observe la scène, les acteurs, l’agitation fébrile des répétitions… Puis une pensée surgit:

Et si j’essayais, moi aussi?

La création est pour lui une nécessité. Depuis l’enfance, Anton cherche des chemins pour exprimer ce qui l’habite. À Berdiansk, sa ville natale, il a grandi dans un univers artistique: chant, photographie, piano à l’école de musique, puis, en autodidacte, contrebasse, saxophone, guitare. Toujours poussé par une curiosité insatiable, il voit dans le théâtre une nouvelle voie. À Kyiv, ville encore étrangère pour lui, il franchit les portes du Babylon — et obtient aussitôt son premier rôle.


Hiver 2022.

Anton a vingt-deux ans. Diplômé de l’université, acteur au théâtre Babylon et barista dans un café de la capitale, il rejoint les Forces de défense territoriale lorsque la guerre éclate.

Sa fiancée, Tetiana Reva — paramédic et actrice elle aussi au Babylon avant l’invasion — se souvient de ces derniers jours de février:

“Il a suivi l’appel de son cœur. Il ne pouvait pas faire autrement.”

Au printemps 2023, Anton est éclaireur aérien au sein du 207ᵉ bataillon de la 241ᵉ brigade des forces armées ukrainiennes. Lors d’un combat près de Bakhmout, il est grièvement blessé. Les médecins tentent pendant une semaine de lui sauver la vie. Le 30 mars, il meurt à l’hôpital militaire de Kyiv.

Il avait vingt-quatre ans.


Anton aimait les détails qui rendent la vie singulière: les badges colorés épinglés à son manteau, les cravates fantaisie ornées de personnages de dessins animés qu’il portait avec une chemise classique. Partout, il cherchait une forme d’expression personnelle.

Dans le café aussi, qui était son travail et sa passion: on lui avait même confié l’élaboration d’un menu pour le café Nrg Frog à Kyiv.

Dans la photographie, pour laquelle il avait organisé une exposition dans la capitale.

Et surtout dans le théâtre — son île de confiance, un espace d’expérimentation et de vérité.

Son amour pour la scène dura cinq ans et demi. Anton était d’une intensité rare: il ressentait chaque émotion jusqu’au bout.

“Quand il était heureux, la pièce entière semblait vibrer”, se souvient l’actrice Olha Dunebabina, sa partenaire de scène.

Sa metteuse en scène, Iryna Savchenko, évoque un acteur à la personnalité forte:

“Parfois il écoutait, parfois il faisait semblant d’écouter. Mais c’était sa nature: une volonté indomptable.”

Au théâtre Babylon — qui réunissait des acteurs non professionnels et leur permettait parfois de porter sur scène des fragments de leur propre vie — Anton trouva pleinement sa place.

Son énergie était contagieuse.

“Quand il donnait 350% de lui-même, personne n’osait en donner moins”, raconte Olha Dunebabina.

Pour préparer un rôle, il se plongeait dans une masse impressionnante de films, de livres et d’articles. Il cherchait toujours la vérité du personnage.

Parmi les huit rôles qu’il interpréta, l’un des plus marquants fut celui d’Impulse dans la pièce Physiologie, inspirée de l’œuvre La Bouche de Mykhailo Bilan. Son personnage — un nerf à vif — dénonçait avec ironie l’indifférence et la bureaucratie.

“Anton avait compris l’essence du rôle avec une précision remarquable”, dit Iryna Savchenko.

Son dernier rôle fut celui du Messie dans la pièce Golgotha d’Oleh Honcharov. Sur scène, il portait une croix.

Aujourd’hui, une croix semblable se dresse sur sa tombe au cimetière Berkovetsky de Kyiv.

Dans son enfance à Berdiansk, un objet occupait une place particulière: le ruban adhésif. La famille possédait une entreprise de construction; il y en avait toujours à la maison.

Avec son frère cadet Zhenia, Anton fabriquait des épées en enroulant du ruban autour de stylos, inventait des arcs improvisés de chevaliers.

On disait en riant:

“Donnez du ruban adhésif à Anton — il réparera n’importe quoi.”

La phrase restera vraie toute sa vie. Dans l’armée, il réparera avec du ruban le pare-chocs de la voiture de son commandant… et même ses écouteurs.

Son indicatif militaire deviendra “Isolenta”, le mot ukrainien pour “ruban adhésif”.

Anton s’engage dès le deuxième jour de l’invasion à grande échelle. Avec son meilleur ami, Yaroslav Savchenko — lui aussi acteur au Babylon — il participe à la défense de Kyiv. Yaroslav sera tué au printemps 2023 dans la région de Donetsk.

Plus tard, Anton se spécialise dans le pilotage de drones, où il se révèle particulièrement talentueux.

“Quand quelque chose l’intéressait, il voulait en comprendre chaque détail”, raconte son père.

L’amour occupait aussi une place centrale dans sa vie.

Anton et Tetiana se fiancent au printemps 2022. Ils saisissent chaque instant possible pour se retrouver.

Un jour, leurs unités se trouvent non loin l’une de l’autre dans l’est de l’Ukraine. Anton prend un taxi de Sloviansk à Kramatorsk pour la voir.

Ils passent ensemble un jour et demi.

“Cela nous semblait si peu”, se souvient Tetiana.

“Aujourd’hui, quand je repense à nos rencontres de dix minutes dans l’unité de soins intensifs de l’hôpital militaire, je me dis: un jour et demi… c’était un cadeau.”

Anton aimait se souvenir du confinement passé à Berdiansk pendant la pandémie. Avec Tetiana, ils étaient partis pour une semaine près de la mer d’Azov. Ils y resteront deux mois.

Toute la famille était réunie: ses parents, son frère, et celle qu’il aimait.

Combien de sommets Anton aurait-il encore pu atteindre?

Acteur, musicien, traducteur, barista, soldat volontaire, opérateur de drones et défenseur de l’Ukraine — sa vie s’est arrêtée à vingt-quatre ans.

Il envoyait ses pourboires de barista à un refuge pour chats.

Il préparait une soupe miso que ses amis disaient inoubliable.

Il dansait sur les chansons des Beatles avec Tetiana dans un parc de Kyiv.

Et il rêvait qu’un jour son fils s’appellerait Yanis — en hommage au chanteur de son groupe préféré, Foals.

Anton Prasolenko est né le 26 juillet 1999 à Berdiansk, dans la région de Zaporijjia. Il étudiait la traduction de l’anglais et de l’espagnol à l’Université nationale de la culture et des arts de Kyiv.

À l’automne 2016, il rejoint le théâtre Babylon, où il interprète huit rôles et rencontre sa future fiancée.

Lorsque la Russie lance son invasion totale de l’Ukraine, il s’engage pour défendre son pays.

Le 30 mars 2023, il meurt des suites de blessures reçues près de Bakhmout.

Il avait suivi l’appel de son cœur.

Go

Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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