Texte original : Diana Delyurman
Traduction française : Laurence Legrand
Anton Smetskyi: La danse était sa vie
“Les danseurs perçoivent le monde de manière totalement différente. Nos corps sont sensibles, et nous sommes sensibles les uns aux autres, attentifs à la façon dont les gens se meuvent. Il s’agit d’être en contact avec son corps: les danseurs n’ont pas de tabous vis-à-vis de leur corps et, par conséquent, de leur identité. Nous comprenons le langage corporel et la passion”, explique la chorégraphe et metteuse en scène Krystyna Shyshkariova.
Le danseur et chorégraphe Anton Smetskyi a ressenti cette passion très tôt. Il a commencé à danser à l’âge de six ans et n’a cessé de perfectionner son art pour se construire une carrière qui l’a emmené aux quatre coins du monde. Entièrement dévoué à son travail, Smetskyi a connu un succès important dans le show-business, le ballet, l’acrobatie aérienne, la chorégraphie, puis plus tard au front.
“Anton incarnait l’authenticité: on voyait quel genre d’homme il était à la façon dont il bougeait son corps. Toutes les performances qu’il chorégraphiait étaient très esthétiques, énergiques, jazzy, tape-à-l’œil”, explique Shyshkariova. “Il était audacieux, il aimait créer des émotions positives, qu’elles soient sexuelles ou humoristiques. Il visait toujours l’effet ‘waouw’.”
Anton Smetskyi est mort le 22 avril 2024 au front, après être retourné au service à la suite de l’amputation traumatique d’une partie de sa jambe et d’une longue rééducation. Quand ils se souviennent de lui, sa famille et ses amis le qualifient souvent d’étoile: il a brillé intensément toute sa vie et s’est battu pour que d’autres puissent réaliser leurs rêves.
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“Un jour, je lui ai demandé: ‘Tu as un si beau sourire, mais qu’est-ce que c’est, ces petites fissures dans tes dents?’ Il a répondu: ‘Tu sais combien de bagarres j’ai eues à cause de la danse ?’”, raconte Olesia Smetska, l’épouse d’Anton.
Anton Smetskyi est né dans une famille de mineurs, sans aucun lien avec le monde de l’art; il a grandi dans un environnement tout aussi éloigné de la culture, à Donetsk, dans les années 1990. Sa flamme était impossible à ignorer: ce garçon blond traversait le quartier à vélo, sautait, courait — bref, il avait besoin de bouger. Un(e) professeur(e) de danse a alors suggéré à sa mère de l’inscrire au ballet.
Il a donc commencé par s’entraîner dans le club de ballet de son école, puis au sein de l’un des plus grands ensembles de danse et de chant de Donetsk: la compagnie Donbas. Il en est vite devenu l’un des solistes. “Il avait tous les solos”, dit Olesia.
“Anton venait d’une famille pauvre, dans des circonstances compliquées, et il a grandi en étant en grande partie livré à lui-même”, explique son épouse. “Ses parents m’ont dit: ‘C’était un enfant calme; on ne le voyait ni ne l’entendait jamais.’ Cela endurcit un enfant, alors il a cherché à être indépendant”, raconte-t-elle.
À 14 ans, Anton part pour Kyiv pour sa première audition. Bientôt, il décroche un contrat avec le chorégraphe Yevheniy Chernov.
“Anton se démarquait toujours des autres. Je suis tombée amoureuse de son talent et de son potentiel au premier regard”, se souvient Olesia Smetska.
Ils se sont rencontrés lors de prestations de danse en Turquie et, depuis, ils avaient toujours dansé ensemble. Émissions télévisées et performances de chanteurs ukrainiens — Olesia ne peut plus compter toutes les stars avec lesquelles ils ont travaillé. “Tout le monde, dans le show-business, connaissait Anton. Personne ne chorégraphiait comme lui”, affirme son épouse, avant d’ajouter: “Et tout ce qu’Anton chorégraphiait, j’en faisais partie aussi.”
Smetskyi plaçait la barre toujours plus haut pour lui-même. Il a particulièrement ressenti cette exigence après avoir travaillé sur un spectacle aux États-Unis, où il avait dansé dans des costumes magnifiques, avec des décors impressionnants. À partir de là, il a voulu tout faire au plus haut niveau possible.
C’est probablement ce que ses collègues appréciaient tant chez lui. Le chorégraphe Mykola Mikheyev a un jour invité Anton et Olesia à participer à la tournée en Chine de l’Opéra national d’Ukraine. “Il a dit qu’ils avaient besoin de gens comme nous”, raconte Olesia.
“Anton était un peu fou. Nous étions parfois à bout physiquement, mais il lui arrivait, après qu’on se soit couchés, de se relever au milieu de la nuit et de se mettre à danser. Je lui demandais ce qui se passait, et il répondait: ‘Je viens d’avoir une idée’”, se souvient Olesia Smetska.
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Anton a gardé cette étincelle de “folie” dans l’armée aussi. Il s’est engagé peu après l’invasion à grande échelle de la Russie et voulait se choisir un surnom de guerre avec de l’assonance. C’est ainsi qu’il a trouvé “danseur-démineur”. “Je pense que les danseurs se battent avec la même audace quand ils dansent. Ils sont agiles et forts. D’un côté, ce sont des athlètes, de l’autre, ils sont extrêmement souples, comme des fouines”, dit Krystyna Shyshkariova.
Au bout de son deuxième mois de service, Anton a été décoré d’une médaille “Pour le courage”. Cela a effrayé son épouse, qui l’a interrogé: “Anton, courage pour quoi?” Il a répondu: “Je t’expliquerai une autre fois.” Plus tard, Olesia a découvert que son mari s’infiltrait seul dans les positions russes, qu’il volait des mitrailleuses et installait des pièges explosifs.
“Lors d’un assaut sur des tranchées russes près de Robotyne, j’ai marché sur une mine ‘pétale’ — une mine antipersonnel — et mon pied a été arraché”, écrivait Anton Smetskyi en août 2023.
Il comprenait ce que cela signifiait pour sa vie. Pour un danseur, même une petite déchirure d’un ligament peut signifier la fin d’une carrière. De plus, Anton, comme ses collègues, percevait la réalité à travers son corps: il a donc perdu une partie de sa façon d’être au monde. “Il m’a appelée en visio. Il était dans son lit d’hôpital, les larmes coulant sur son visage. Je lui ai dit: ‘Je sais que tu trouveras un moyen de danser même avec des béquilles’”, se souvient Olesia Smetska.
C’est la danse qui l’a aidé à continuer. “La danse, c’est notre manière de vivre. Le désir de revenir à ce qui te rend heureux n’a pas de limites”, explique Krystyna Shyshkariova.
Alors Anton a décidé de sourire et de rester en mouvement — malgré la perte de son pied, il faisait encore des grands écarts et des roulades et a aidé Shyshkariova à créer un spectacle sur les danseurs partis au front.
“Je lui ai dit: ‘Écoute, un pied, ce n’est qu’un pied. Tu n’es pas obligé de danser toujours pieds nus en pointant les pieds’”, raconte Shyshkariova. Puis ils ont commencé à couper encore et encore: l’os pourrissait. “Il m’a dit: ‘Krys, avec tout mon positivisme, là, je commence vraiment à être épuisé. Ils n’arrêtent pas de couper. Au début, ce n’était que le pied; maintenant, ils ont remonté jusqu’au-dessous du genou.’”
Anton a subi trois opérations à la jambe. Pendant tout ce temps, Krystyna Shyshkariova est restée à ses côtés: “sauvez le genou!”
Le troisième jour après l’opération, encore sous antidouleurs, le moignon bandé, il lui a envoyé une vidéo: il se tient debout, s’agrippe à l’appui de fenêtre et exécute un battement fondu. Il dit: “Regarde, Krys, maintenant mon talon ne dépasse plus, comme ça tu ne me crieras plus dessus!” “Je lui ai répondu en riant: ‘T’es un idiot!’”, raconte Shyshkariova, hilare.
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Six mois plus tard, Anton est retourné au front. “Il aimait l’action, donc il n’aurait pas pu faire autrement. Il disait aussi: ‘Je ne veux pas que les gars meurent’”, se souvient son épouse. Anton a donc commencé à former des instructeurs pour que ses camarades comprennent mieux le travail de démineur… et pour qu’ils ne meurent pas.
Anton Smetskyi avait trente-huit ans lorsqu’il a été tué par un bombardement russe. “J’ai parlé à ses commandants et j’ai demandé s’il avait souffert. Ils m’ont répondu qu’il n’avait même pas eu le temps de se rendre compte de quoi que ce soit”, raconte Olesia.
Pour elle, il lui semble qu’Anton continue de vivre — désormais à travers leur fille de sept ans, Stela. “Elle lui ressemble beaucoup. Les amis plaisantaient: ‘Olesia, tu as participé, toi, à cette histoire?’ Stela tenait à peine debout qu’il lui apprenait déjà les équilibres et les appuis sur les mains. Dans sa dernière lettre, Anton demandait qu’on lui offre ce qu’il y a de meilleur et qu’elle fasse de l’art”, confie Olesia Smetska.
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Dix jours après les funérailles de son ami, Krystyna Shyshkariova a présenté en France le spectacle qu’Anton l’avait aidée à chorégraphier. Pendant l’hommage, elle a expliqué qu’il aurait dû y avoir une personne de plus sur scène, mais que cette personne n’était pas là et ne le serait plus jamais.
“J’ai dit au public qu’Anton était danseur, et soldat. Tout le monde a été choqué, parce que les gens en Europe ont l’illusion que ce sont des militaires professionnels qui se battent pour nous. Mais notre armée est faite de danseurs, de chorégraphes, de metteurs en scène”, dit Krystyna.
Le public a compatit et a pleuré. Shyshkariova pense qu’ils ont compris, ce soir-là, que n’importe lequel d’entre nous pourrait un jour manquer sur scène.

Anton Smetskyi est né le 27 mai 1986 à Donetsk. Il commence la danse à l’âge de six ans et devient soliste de la compagnie Donbas. À 15 ans, il décroche un contrat à Kyiv. Il se produit ensuite à l’étranger, aux États-Unis, en Europe, au Japon, aux Émirats arabes unis et en Chine. Avec son épouse, Olesia Smetska, il travaille comme chorégraphe sur de nombreuses émissions de télévision ukrainiennes. Il collabore avec des stars de la pop ukrainienne comme Iryna Bilyk, Dmytro Koliadenko et d’autres. Plus tard, il est chorégraphe, danseur, acrobate et membre d’équipage sur des navires de croisière. Après l’invasion à grande échelle de la Russie, il rejoint les Forces de défense territoriale de Kyiv. Lors d’une offensive contre les positions russes près de Robotyne, dans la région de Zaporijjia, il perd une partie de sa jambe. Après une rééducation et la pose d’une prothèse, il retourne à l’armée. Anton devient instructeur au sein d’un groupe d’instructeurs démineurs de la 116e brigade mécanisée indépendante. Il est tué le 22 juin 2024 lors d’un bombardement russe. Anton Smetskyi laisse derrière lui son épouse, Olesia, et leur jeune fille, Stela.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

