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Texte original : Sofia Kochmar

Traduction française : Laurence Legrand

Arsen Fedosenko: Une nouvelle histoire du vin ukrainien

“Nous avons appelé sa première bouteille de vin ‘Izibella’”, plaisante Anna Kyriy, l’épouse d’Arsen. “Arsen l’avait faite avec des raisins Isabella, considérés comme une variété de piètre qualité par les vrais vignerons. Mais c’était sa première tentative, et Arsen en était très fier.”

Dans sa propre cave, qu’il avait installée dans le sous-sol de la nounou de ses enfants, dans le quartier de Solomianka à Kyiv, il avait placé cette première bouteille dans un endroit d’honneur, au centre du cellier.

“Après sa mort, je suis descendue dans cette cave pour voir comment les choses allaient. Je me suis dit qu’il n’avait peut-être pas eu le temps de tout terminer. Et elle était là — toute l’iconostase, avec ‘Izibella’ comme icône centrale, au milieu, et toutes les autres bouteilles soigneusement rangées autour”, raconte son épouse.

Arsen Fedosenko, officier des forces armées ukrainiennes, a été tué dans la région de Kharkiv le 10 juin 2024. Avant la guerre, il défendait la viticulture ukrainienne — presque éradiquée par le gouvernement soviétique — comme un élément de notre patrimoine culturel, une preuve de nos racines européennes.


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Arsen Fedosenko était un photographe bien connu de Kyiv, auteur de dizaines d’expositions. Les halls de la Philharmonie de Kyiv sont décorés de ses clichés. Mais ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était photographier le vin ukrainien, depuis la plantation d’une vigne jusqu’au bouchage d’une bouteille de vin artisanal. Il travaillait à un projet de recherche photographique et souhaitait publier un livre sur le sujet. Dans les semaines précédant le 24 février 2022, il négociait encore avec des éditeurs ukrainiens.

Le livre devait s’intituler *Une nouvelle histoire du vin ukrainien*. L’auteur en avait même choisi la couverture: de jeunes bourgeons de vigne parmi des feuilles vertes.

“Sa philosophie reposait sur l’idée que la vigne absorbait les sucs de la terre ukrainienne, et que le goût du vin — différent dans chaque région, parfois doux, parfois vif — racontait l’histoire de cette terre”, explique Anna.

Arsen croyait que chaque région d’Ukraine possédait sa propre tradition viticole, et que ces traditions différaient par les cépages, les méthodes de préparation, et donc par le goût même du vin.

Fedosenko espérait montrer que le vin n’était pas seulement un métier ou un loisir, mais une véritable culture ukrainienne. Il avait transformé son travail de recherche en projet photographique consacré aux visages de ceux qui créent le vin: des Ukrainiens venus de tout le pays, dont les histoires pouvaient raconter celle de toute la nation.

Il ne se contentait pas de collecter les récits des vignerons: il était devenu lui-même cultivateur, puis vigneron, puis sommelier, et avait obtenu ces dernières années un diplôme en technologie de production vinicole. Il appelait son travail dans les vignes “l’agro-aristocratie” parce que “l’on s’approche de la vigne debout”. “Pour lui, cela signifiait: avec dignité”, précise Anna.


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“Aujourd’hui, la culture est séparée de la vie: expositions, théâtre, etc. Mais pour nos ancêtres, la culture était leur travail. Ils créaient simplement quelque chose pour eux-mêmes, avec ce qu’ils avaient autour, et le faisaient du mieux possible. Arsen était celui qui comprenait cela mieux que quiconque: si tu veux savoir qui est quelqu’un, regarde comment il travaille”, explique Andriy Andrushkiv, ami et frère d’armes d’Arsen.


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“Lui et Andriy ont fait de nombreux déplacements ensemble sur le front pour documenter la guerre. En tant que photographe de l’État-major, Arsen prenait des photos des personnes qui partaient défendre leur pays. En faisant cela, il cherchait des façons d’en apprendre plus sur les gens, pas sur les tactiques ou les armes. Dans les personnes qui défendaient leur terre, Arsen retrouvait les mêmes qualités qu’il aimait chez les vignerons: ils étaient auteurs de leur propre vie”, raconte Anna.

Pour Fedosenko, il était difficile d’accepter la mort de ceux qu’il photographiait, même s’il ne les avait connus que trois heures. “À chaque fois, cela le brisait. Arsen ne s’attachait pas simplement aux gens: il plongeait en eux. Et ce n’est même pas une image, c’est la réalité”, dit Andriy.

“Arsen faisait partie de ces personnes qui préfèrent chercher des verres plutôt que boire dans un gobelet en carton. De ceux qui vont au marché de Pokrovsk chercher quelques herbes pour agrémenter le ragoût de viande en conserve qu’on mange dans une tranchée”, se souvient un camarade.

Comme beaucoup d’Ukrainiens de sa génération, Arsen Fedosenko était un artiste contraint de devenir un homme de guerre. “Comme citoyen, il était très humble: il faisait ce qu’il avait à faire, même si la tâche était triviale”, poursuit Andrushkiv.

Il adorait observer les gens en train de créer. Il photographiait des vignerons, des musiciens de la Philharmonie, des athlètes, et des soldats des Forces armées ukrainiennes. Très observateur, il ne perturbait jamais leur travail au nom d’un joli cliché.

“En fait, il observait l’amour se déployer, non?”, je demande.

“Absolument. C’est exactement ce qu’il faisait — capter l’amour et s’en émerveiller”, confirme son épouse.


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Arsen et Anna étaient mariés depuis 22 ans. Elle est une architecte connue de Kyiv, lui était photographe. “Une famille n’est pas un don de Dieu, mais le travail acharné de deux personnes décidées à rester ensemble”: c’est ainsi qu’Anna décrit le secret d’un mariage long et solide. Leur histoire a été brutalement interrompue par une bombe à sous-munitions russe. “Depuis longtemps, nous étions d’accord: lui était le vigneron, moi la buveuse; nous avions une belle vie ensemble.” Le couple a élevé deux fils, Denys et Tymofiy, aujourd’hui étudiants.

Anna et Arsen accueillaient souvent amis et invités. C’est par Anna qu’Arsen avait rencontré Andriy, devenu plus tard son frère d’armes. Arsen avait aussi un véritable don pour relier les gens — prendre un café dans le quartier de Podil avec quelqu’un, et évoquer, au détour d’une conversation, une autre personne. “Il ne se contentait pas de créer une communauté autour de lui, il confiait les gens les uns aux autres”, se souvient Andriy.

Un jour, Arsen et Anna étaient chez Andrushkiv, dans le quartier de Podil, et Arsen avait apporté une petite bouteille de 150 ml. “Ce n’est pas grand-chose, mais c’est moi qui ai fait ce vin”, avait-il dit. “C’était tellement important pour moi que mon ami veuille que j’aie quelque chose qu’il avait créé de ses mains”, raconte Andriy.

Le 21 septembre, pour ce qui aurait été le 47e anniversaire d’Arsen Fedosenko, trois mois après sa mort, celles et ceux qui s’étaient rassemblés autour de son amour du vin, de la photographie, de l’art et de l’armée ukrainienne se sont retrouvés dans la vigne qu’il avait plantée dans un village près de Kyiv, pour récolter le raisin d’un nouveau vin ukrainien. Avec les autres vignerons, Anna prépare un livre photo sur la viticulture ukrainienne comme héritage européen. Comme prévu, Arsen Fedosenko en sera l’auteur: des photos, mais aussi des textes — publiés à titre posthume.

Personne, ni collègues, ni famille, ni amis, n’ose ouvrir les bouteilles que Fedosenko avait laissées à vieillir dans la cave de Solomianka. “Izibella” reste au centre de l’iconostase du vin. Elle est désormais davantage un souvenir qu’un goût.

Arsen Fedosenko est né le 21 septembre 1977 à Kyiv. Il a obtenu un diplôme en arts graphiques à l’Institut polytechnique Ihor Sikorsky de Kyiv, où il a également suivi une formation militaire d’officier. Étudiant, il avait rencontré Anna lors d’une fouille archéologique à Olvia. Ils ont eu deux fils, Denys et Tymofiy. Arsen a commencé la photographie en deuxième année d’université en 1996. Après ses études, il a travaillé cinq ans comme designer, directeur artistique et photographe dans diverses agences de publicité, avant de se consacrer entièrement à la photographie et à ses recherches qu’il prévoyait de publier sous le titre *Une nouvelle histoire du vin ukrainien*. Il a participé à des expositions en Ukraine, au Japon, en Suède et à Chypre. Il était également formé comme sommelier et diplômé en technologie de production vinicole. En mars 2022, il s’est porté volontaire pour rejoindre les Forces armées ukrainiennes, où il a d’abord servi dans une brigade de combat, avant de devenir photographe de l’État-major. Il a été tué le 10 juin 2022 par une bombe à sous-munitions russe alors qu’il accomplissait une mission dans la région de Kharkiv. Il repose au cimetière Baïkove de Kyiv.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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