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Texte original : Tetiana Vodyanytska

Traduction française : Johanna Coppé

David Yakushyn: un musicien passionné et obstiné

“J’y repense souvent”, confie Akim Zvarytch, violoniste de vingt ans, en évoquant la séparation d’avec David Yakushyn. Les deux jeunes hommes faisaient partie de la même promotion à l’Académie municipale de musique de Kyiv, nommée en l’honneur de R. Glière. “Et pourtant, je n’arrive toujours pas à comprendre”, murmure-t-il.

La guerre à grande échelle éclata durant leur dernier semestre. Akim et ses camarades apprirent aussitôt que David avait rejoint les Forces de défense territoriale. Jusqu’à la remise des diplômes, ils restèrent en contact constant. David envoyait ses devoirs de littérature musicale depuis les tranchées. Il jouait du violon dans la boue ou sur un piano trouvé en chemin. Il passa, depuis la ligne de front, ses examens finaux, derrière un écran.

En juillet 2023, un message apparut dans leur groupe de discussion: David est mort.

À quelques semaines seulement de son vingt-troisième anniversaire.

Akim avait déjà perdu d’autres proches, mais aucune perte ne lui avait pesé autant que celle-ci. Ce fut lors des adieux qu’il vit, pour la première fois, leurs amis communs hors de tout cadre musical. Une vérité brutale s’imposa alors à lui: “La vie ne sera plus jamais la même.”

Ce jour-là, Chorea Kozatska jouait.

Oksana Yakushyna, la mère de David, se souvient précisément du moment où la musique s’est emparée de son fils. À neuf ans, lorsqu’il entendit pour la première fois le “Chœur”, il demeura immobile, ensorcelé. Peu après, il s’inscrivit à l’École des arts M. Leontovych. Incapable de choisir entre deux instruments, il apprit simultanément le violon et la flûte, rattrapant en quelques mois ceux qui avaient commencé bien avant lui.

Pendant des années, Oksana confectionna des costumes pour diverses crèches de Noël, notamment une adaptation du spectacle de Sokyryn dirigée par Taras Kompaniitchenko, le chef de Chorea. C’est elle qui fit entrer David dans cet univers; enfant, il joua un berger flûtiste dans la représentation. Plus tard, déjà fasciné par la flûte, il voulut s’inscrire en classe de violon. Taras tenta de le détourner de cette idée: l’écart à combler était immense. “Mais David était passionné et obstiné”, rappela Kompaniitchenko lors du concert hommage donné à l’académie en 2023, auquel lui et l’ensemble participèrent.

Selon Olena Haluzevska, professeure de littérature musicale à l’Académie Glière, peu d’étudiants parviennent à concilier les multiples disciplines des études. David, lui, y excellait. Durant quatre ans, il s’illustra dans sa classe et prit part avec enthousiasme aux activités du club intellectuel. “Peu de jeunes m’ont marquée à ce point. Il avait une vision propre, un regard singulier et la capacité rare de le formuler”, dit-elle. Akim ajoute: “En répétition d’ensemble, David cherchait toujours des interprétations inattendues, des variations imprévues. Pendant les pauses, il ne s’interrompait jamais: il continuait à improviser, à jouer à l’oreille.”

Sa mère, en revanche, restait perplexe lorsque d’autres parents évoquaient les longues heures de pratique de leurs enfants. Elle n’avait jamais entendu David répéter mécaniquement une pièce. Un jour pourtant, elle le surprit mimant des mouvements de violon sur son propre poignet: elle comprit qu’il s’entraînait intérieurement, porté par son oreille intérieure.

À l’école, David composait constamment. Une courte pièce demeure, née par hasard lors d’une répétition de La Chanson de la forêt, pour l’anniversaire de l’École Leonovych: un thème de flûte imaginé sur la demande du professeur, devenu ensuite la mélodie directrice de tout le spectacle.

Quelques mois après sa mort, une plaque commémorative fut apposée à l’École Leonovych. On s’y souvient du garçon qui refusait de renoncer au violon et à la flûte. Lorsque la double spécialisation fut interdite en raison de la réduction d’heures, David stationna devant le bureau du directeur jusqu’à obtenir l’autorisation de poursuivre les deux cursus.

Au moment d’envisager sa carrière, le choix était évident: ce serait l’académie de musique ou rien. Oksana le poussa pourtant à considérer d’autres voies: son fils manifestait un intérêt pour les sciences exactes, comme pour les sciences humaines. Il demeura intraitable.

Il en alla de même lorsqu’il décida de rejoindre les Forces de défense au printemps 2022.

À l’école, Oksana avait demandé qu’on l’exempte d’éducation physique, craignant qu’un faux mouvement ne blesse ses mains. Mais elle ne put empêcher sa décision de s’engager. Elle la respecta.

David, adolescent puis étudiant au Lycée cosaque de Troïechchyna, accompagnait souvent sa mère sur Maïdan jusqu’aux terribles jours de février 2014. Ce fut alors qu’elle décida, pour la première fois, d’y aller seule. “Et moi?” demanda-t-il. “Toi, tu attends ici. Si nous échouons, alors ce sera ton tour”, répondit-elle.

En février 2022, plus aucun argument rationnel n’avait prise sur lui. David écouta sa mère lui répéter qu’il n’était pas prêt, qu’il ne serait pas utile immédiatement sur la ligne de front; puis il partit directement au bureau d’enrôlement.

“Pourquoi ‘Gimli’?” lui demanda un jour Oksana, étonnée que son indicatif ne renvoie ni à la musique ni à la philosophie. “Parce que je suis très petit, avec une barbe rousse et très en colère”, répondit-il, mi-sérieux, mi-amusé. Petit, portant des lunettes, benjamin de son unité, David gagna pourtant le respect de camarades plus forts et plus aguerris par son intelligence vive et son aptitude à trouver, dans l’urgence, des solutions inventives.

Oksana raconte une scène qu’elle n’apprit qu’après sa mort. Dans l’est, à quelques dizaines de mètres de l’ennemi, une fusillade éclata; un pin s’abattit devant les soldats, leur barrant la vue. David sortit de la tranchée. Les deux camps cessèrent instantanément de tirer. Il déplaça l’arbre, puis regagna son abri.

Conscient de ses limites physiques, il se mit à s’entraîner dès les premiers jours, améliorant sa condition, suivant des cours de tactique et diverses formations théoriques. Peu avant sa mort, il fut blessé; son casque lui sauva la vie. Il récupéra en un temps infime et retourna immédiatement au combat.

David Yakushyn mourut le 20 juillet 2023, un mois et un jour après avoir repris le service.

Lors des adieux, ses frères d’armes s’excusèrent auprès de sa mère de n’avoir pu le protéger. “Il savait où il allait”, répondit-elle simplement.

À la fin de mon entretien avec Oksana, un souvenir me traverse: un concert militaire donné après la libération de la région de Kyiv, auquel j’avais été envoyée comme pigiste pour un média étranger. Je me rappelle soudain que tout le matériel filmé par notre équipe en 2022 dort encore sur un disque dur. Je ne l’ai jamais visionné. La vidéo du concert n’a d’ailleurs jamais été diffusée, jugée trop joyeuse pour la chaîne. Soudain, j’ai la conviction que David jouait ce jour-là. Je ne revois pourtant pas son visage. Mais sa présence à la fin avril 2022 correspond. Des bribes émergent: Glière, le violon, un musicien qui se détachait des autres. Pendant des semaines, je repousse le moment d’ouvrir le dossier vidéo. J’hésite. Puis je me résous enfin à examiner les images et réalise que David n’y apparaît pas.

Je trouve en revanche quelques vidéos disponibles en ligne: David y joue de la flûte dans la crèche annuelle de Chorea Kozatska ou dans La Chanson de la forêt au théâtre d’opérette. Voici le soldat, vêtu d’un uniforme, tenant un violon, dans un vaste hall rempli d’autres soldats au début du printemps 2022. Les familles de ceux qui ont connu la scène ont cette chance rare: que ces instants aient été filmés et préservés.

David Yakushyn naquit le 12 août 2000 à Kyiv. À neuf ans, il se passionna pour la musique et étudia la flûte et le violon à l’École des arts M. Leontovych. Il prit part aux représentations de la nativité de Chorea Kozatska et de l’Union artistique de la Dernière Barricade, y compris la “Crèche étoilée” du 13 janvier 2013, où il incarna un combattant de l’UPA. Aux côtés de sa mère, il prit part activement à la Révolution de la dignité et aux actions artistiques de protestation. Il poursuivit ses études à l’Académie municipale de musique de Kyiv, nommée d’après R. Glière, dont il fut diplômé en 2022, alors qu’il servait déjà au front.

En février 2022, il rejoignit les Forces de défense territoriale et participa avec son unité à des opérations de combat sur plusieurs axes. Son indicatif était “Gimli”.

Il mourut le 20 juillet 2023, au cours d’une mission, avec deux de ses camarades.

Il repose désormais à Kyiv, à l’Allée des Héros du cimetière de Lisove.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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