Texte original : Sasha Dovzhyk
Traduction française : Stanislas Cotton
Denys Kryvyi: Se battre pour la préservation des paysages
“La nature lui révélait ses secrets”, a déclaré Halyna Volhina, l’épouse du photographe naturaliste Denys Kryvyi, lors du vernissage de l’exposition posthume de ses œuvres dans la ville de Jytomyr, à l’ouest de Kiev, début octobre 2023.
Denys cultivait une relation très puissante avec la nature.
“Sa profession exigeait beaucoup de patience et une endurance physique considérable, car souvent, il devait travailler dans des conditions météorologiques difficiles.” C’est ce qu’il confiait à propos de son métier dans une vidéo destinée à l’école maternelle de sa fille Solomiia. “Mais le sentiment d’euphorie qui surgit lors d’une rencontre avec un animal sauvage ou un paysage extraordinaire, ce face-à-face avec la nature, est une récompense qui vaut tous les sacrifices.”
Denys se levait à quatre heures du matin pour se rendre dans la réserve naturelle de Buzkyi Hard et assister au lever du soleil. Il avait construit des radeaux sophistiqués pour observer les hérons dans les marais. Devant son objectif, ces échassiers adoptaient des poses cérémoniales comme s’ils exécutaient une danse dans la brume matinale. Denys utilisait un drone au-dessus du Protich Tract — zone naturelle faisant partie du parc du Poboujye, dans la région de Mykolaïv. Il photographiait l’île de Konvalii sous le même angle au fil des saisons. Vue d’en haut, cette île ressemblait à un cœur. En hiver, lorsque l’île était recouverte de glace immaculée et entourée d’eau sombre, on découvrait qu’un morceau s’était détaché de ce cœur.
“Denys était prêt à relever tous les défis pour servir une noble cause”, a déclaré Halyna à propos de son travail de photographe et de son service dans les forces armées ukrainiennes. Il a su capturer avec talent le sentier Chumak, la chasse aux oiseaux, les tempêtes sur la rivière et l’aube dans les Carpates. Dès le début de l’invasion Russe, durant l’été 2022, il a rejoint les forces spéciales. En mai 2023, il est mort au combat près de Bakhmut alors qu’il venait en aide à un camarade blessé.
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Après le vernissage de l’exposition, Halyna a remisé sa veste blanche, sa robe noire à rayures, et ses talons hauts, elle a changé d’image, offrant celle d’une jeune femme vive, énergique et pragmatique. Elle a commencé à traverser le pays dans sa voiture chargée des photos de son défunt mari. Au volant, elle partageait ses souvenirs:
“Un jour, je me suis mise au jardinage et j’ai demandé à Denys de remplir la voiture de pierres. Il a accepté, mais il était énervé. Il m’a fait sortir de la voiture, l’a montrée du doigt et m’a dit: ‘Regarde, il est écrit ‘Kia’ dessus, pas ‘tracteur’!’ Chaque fois que la voiture est chargée de ses œuvres, je me souviens de cela et j’en ris.”
L’histoire de Denys et Halyna s’est construite parallèlement à la passion de Denys pour la photographie. Ils ont eu la joie de voir naître leurs deux filles, Solomiia et Melissa. Puis, Denys s’est engagé dans l’armée.
Halyna se souvient que les premières missions ont été les plus difficiles pour Denys: “Les militaires entraient dans un village, ils prenaient position, se cachaient dans des caves pour passer la nuit. L’artillerie bombardait toute la nuit. Le matin venu, ils sortaient et découvraient que tout autour d’eux avait été rasé.”
Les membres des forces spéciales suivent une formation de quatre à six mois, mais il y a certains aspects de la guerre auxquels on n’est jamais préparé.
“Denys était une personne pacifique et attentionnée”, a déclaré Anatolii Bilyanets, un ami de Denys, directeur de l’agence de publicité pour laquelle il travaillait. “Son choix de s’engager a probablement été motivé par le fait qu’il était proche du front.”
En février 2022, lorsque les forces russes se sont approchées de Pervomaisk, Denys a emmené Halyna et les enfants dans le village de Rakhny, dans la région de Vinnytsia. Trois jours plus tard, il est retourné à Mykolaïv et s’est rendu au bureau d’enrôlement militaire pour s’engager. Durant les premiers mois de l’invasion Russe, les volontaires ne manquaient pas.
En attendant d’être appelé, Denys a acheté des bottes de combat et a commencé à s’entraîner, il courait et nageait dans la rivière. Halyna s’occupait des petites filles, et ses amis lui racontaient les exploits sportifs de son mari. La condition physique et l’endurance de Denys lui ont permis d’être sélectionné dans une unité des forces spéciales.
“Je comprenais qu’un élan patriotique le poussait à s’enrôler, mais Denys était un homme des lettres, pas un héro!”, s’exclame Halyna en riant. “Quand il entrait dans notre atelier, on lui demandait de garder les mains dans les poches, car il risquait de se blesser avec la cloueuse ou de se couper avec un couteau. Pourtant, dans l’armée, tout se passait bien pour lui, il en était fier.”
“Ses camarades ont affronté toutes sortes de dangers sur le front et derrière les lignes ennemies, ils s’en sont sortis vivants. Denys disait que les Forces spéciales étaient composées d’hommes immortels, des robots en acier, des chevaliers en armure”, se souvient Anatolii.
Denys était devenu l’un de ces héros campé dans une armure brillante. Dans son engagement militaire comme dans son travail de photographe, on retrouvait les mêmes motivations: l’amour de la vie et le désir de la protéger.
“On peut pleurer sa mort, ou on peut être fier de sa vie. J’ai choisi la seconde option”, poursuit Halyna. “Il a mené une vie passionnante, il a accompli ce qu’il voulait et en était fier. Comme lui, je fais mon choix. Je vais de l’avant et je partage son héritage.”
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“Les photos de Denys sont d’un très haut niveau technique”, commente le photographe Oleksandr Nesterovskyi, également engagé dans la défense de l’Ukraine. “Les techniques maîtrisées par Kryvyi sont impressionnantes. Il utilisait un téléobjectif pour photographier la faune sauvage, ce qui lui permettait de mettre en valeur certains aspects visuels. Il travaillait avec une longue exposition à la sensibilité maximale pour obtenir un effet féerique”, ajoute Oleksandr, en citant l’exemple de la photo “Magic of Stars”. Dans ce cliché, Denys a capturé le scintillement du ciel étoilé, avec une rivière tranquille qui le reflète en dessous.
Les œuvres de Denys ont été récompensées à deux reprises par le prestigieux ruban bleu de la Fédération internationale de l’Art photographique (FIAP). Sa photo des Carpates “In the Mist” a été récompensée en 2012, tandis que “Sunrise on the Southern Buh” a été reconnue meilleure photos parmi quatre mille clichés en 2015. À partir de 2013, ses photos ont illustré des numéros spéciaux du National Geographic Ukraine et des guides du parc national de Buzkyi Hard. Pour lui, la photographie n’était pas seulement une vocation, mais aussi un outil. Comme il l’a expliqué à de nombreuses reprises, son objectif était “de montrer ces lieux qui méritent l’émerveillement des habitants du monde entier, afin de les préserver autrement qu’en photographies”.
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Les autoportraits de Denys Kryvyi dans des paysages, créés grâce à la photographie aérienne. Ils font écho à la tradition flamande du “paysage mondial”. Ce paysage imaginaire du XVIe siècle, vu du ciel, ne se contente pas de compiler les éléments du paysage européen — falaises et rivières, lacs, forêts et plaines — mais intègre également l’homme et la société dans ce panorama fantastique. La hiérarchie traditionnelle entre le sujet de la représentation et l’arrière-plan naturel disparaît. Pensez à “La chute d’Icare” de Bruegel, où des scènes domestiques idylliques et un paysage tout aussi idyllique en grand format, éclipsent la tragédie mythique: “Un garçon tombant du ciel”. Comme l’écrit W.H. Auden dans le poème qu’il dédie à ce tableau, “le soleil brillait comme il se devait sur les jambes blanches disparaissant dans l’eau verte”.
Dans les autoportraits de Kryvyi, il cadrait sur sa silhouette humaine, et l’utilisait comme unité de mesure. Sa silhouette ne se perd pas dans le paysage, mais accentue plutôt sa grandeur. Les paysages de Buzkyi Hard pourraient être des compilations fantastiques, semblables aux “paysages du monde flamand”, mais ils ne le sont pas. Le photographe est allongé sous le ciel, sur une pente rocheuse surplombant un lac émeraude apparu dans une carrière de kaolin abandonnée près du village de Myhiya. L’appareil photo est trop haut pour que l’on puisse distinguer son visage, mais il est indéniable qu’il contemple le ciel, noyant son regard dans l’immensité. Croisant notre regard. En contemplant les paysages du monde à travers les yeux de Denys Gravi, nous découvrons la responsabilité qui nous incombe, de les préserver.
Durant l’été 2023, Halyna Volhina a créé la fondation caritative SYAO qui organise des ventes aux enchères d’œuvres photographiques de Denys Kryvyi. Les fonds récoltés sont utilisés pour soutenir son unité.

Denys Kryvyi est né le 19 octobre 1988 à Tchernihiv, dans la région de Jytomyr. Il a étudié l’histoire dans la région natale de sa mère, à l’Institut Pervomaisky de l’Université nationale Mechnikov. Halyna et Denys se sont mariés en 2011 et ont eu deux filles: Solomiia en 2018 et Melissa en 2020. Après avoir terminé ses études universitaires, Denys Kryvyi a travaillé comme designer dans une agence de publicité à Jytomyr, puis, à partir de 2013, il a commencé à travailler pour National Geographic Ukraine. Il a remporté plusieurs concours nationaux et internationaux de photographie, dont deux rubans bleus de la FIAP. Il s’est engagé dans les forces armées ukrainiennes en été 2022. Le 11 mai 2023, il a été tué au combat à Bakhmout.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

