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Texte original : Tetiana Shelepko

Traduction française : Johanna Coppé

Ihor Levytskyi: Maestro

À la porte des artistes, Bohdan Tkachuk, chef d’orchestre de l’ensemble du théâtre dramatique d’Ivano-Frankivsk, m’attend. Nous traversons l’arrière-scène; quelques employés des ateliers sont rassemblés là, pour une pause cigarette. Sur la grande scène, une répétition bat son plein. Derrière, les couloirs se ramifient en un réseau de passages que seuls les initiés savent apprivoiser. L’un d’eux conduit au bureau d’Ihor Levytskyi, flûtiste et inspecteur de l’orchestre.

Avant d’entrer, j’imagine des chandeliers, des bustes de compositeurs alignés sur les étagères, des affiches anciennes, des partitions, des instruments. Mais en franchissant le seuil, c’est un bureau austère: murs nus, mobilier simple, presque monacal. Ruslana, une amie violoniste d’Ihor, me confiera plus tard qu’il vivait avec la rigueur d’un soldat. Une vieille table laquée des années 1980 trône au centre, protégée par une plaque de verre. Cette plaque a été remplacée en septembre 2024, à la veille du retour en permission d’Ihor.

Le 31 août, ses amis lui avaient souhaité un joyeux cinquantième anniversaire par appel vidéo; ils avaient noté, non sans inquiétude, qu’il paraissait fatigué, mal rasé.

Le 2 septembre 2024, Ihor Levytskyi est mort.

Sous le nouveau verre reposent des images de scènes religieuses, un portrait de Stepan Bandera, une photographie de combattants de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne des années 1940 et une photo d’Ihor assis à cette même table. Rien n’y est superflu. Le bureau demeure fidèle à l’ordre qu’il imposait de son vivant.

“Maestro”: le nom de guerre de Levytskyi ne disait rien de lui. Longtemps, nous avons ignoré qu’il était musicien. Nous le pensions historien, raconte Volodymyr Teniuka, camarade d’armes de l’artilleur Ihor Levytskyi au sein de la 10ᵉ brigade d’assaut de montagne Edelweiss.

“Les varenyky et la crème aigre vont dans des bols différents”, plaisantait Ihor à sa sœur Oksana pour éluder toute question sur son nom de guerre. Entre sa vie militaire et sa vie civile, il érigeait une frontière. Oksana ne l’apprendrait qu’aux funérailles.

La musique et l’histoire étaient les deux grandes passions de sa vie. Dans leur petite ville de Horodenka, au pied des Carpates, la famille se rassemblait aux fêtes pour chanter les airs traditionnels. À Noël, la grand-mère sortait un vieux livre de cantiques. Enfants et adultes interprétaient des chants oubliés, interdits à l’époque, chacun avec sa partie. Ihor et Oksana en altos, les tantes en sopranos, l’oncle à l’accordéon.

Au début des années 1980, la famille se rendit jusqu’à Tchernivtsi pour acheter le tout premier instrument d’Ihor: une flûte scintillant sur le velours rouge, dans un coffret laqué.

Ihor Levytskyi était un homme de petite taille, impeccablement rasé, d’un calme constant, toujours prêt à entrer en scène ou à recevoir un ordre de combat. Il ne posait jamais de questions inutiles et, depuis les années 2000, répondait à toute demande organisationnelle par un seul mot: “Plus”, se souviennent ses collègues. “Je ne l’ai jamais entendu dire ‘Moins’”, affirme Bohdan Tkachuk.

Son service militaire avait commencé en 1992, alors qu’il étudiait la flûte à l’académie de musique. Brillant étudiant, il choisit pourtant d’interrompre sa formation. “Si j’y vais plus tard, j’obéirai à des gars plus jeunes”, expliqua-t-il à sa famille sceptique, d’après Oksana.

Il servit un an et demi parmi les gardes-frontières, puis reprit ses études en 1994. Un an plus tard, il entra dans l’orchestre d’une unité militaire d’Ivano-Frankivsk et rejoignit l’orchestre municipal. Quatre ans plus tard, il fut engagé par le théâtre dramatique d’Ivano-Frankivsk. Sa carrière sera encore interrompue deux fois par le devoir militaire.

Nous sommes en 2018. Dans l’obscurité de la grande scène, le roulement d’un train se transforme peu à peu en cliquetis de machine à écrire. “Mes chères montagnes, enlacez-moi. Ne me laissez pas partir à la mort. Mais elles aussi restent derrière moi, témoins orphelins de centaines d’années de civilisation lemko.” Halyna Barankevych s’avance dans le faisceau du projecteur pour raconter l’histoire de l’opération Vistule. Le halo qui éclaire son visage s’adoucit, glisse vers l’orchestre. Le chant alterne avec le souffle de la flûte. C’est un extrait du concert Bannis du Paradis. Au troisième rang, Ihor Levytskyi porte un costume ukrainien traditionnel blanc. Son dos est droit, ses lunettes reposent sur son front; il ne les abaisse que pour jouer. Le reste du temps, il observe, attentif à ce qui se déroule sur scène.

Dès 1999, il joua de la flûte dans toutes les productions avec orchestre et fut nommé, dès sa première année, inspecteur de l’orchestre. “On aurait dit qu’il était né pour cela! Les directeurs remarquèrent immédiatement sa discipline et son sens aigu de la responsabilité”, confient ses collègues. Outre la maîtrise de son instrument, il veillait à l’état des instruments, à la qualité sonore, aux pupitres, aux partitions. Il organisait les répétitions, gérait les heures de travail. Seize années durant, il remplit cette mission.

En 2015, il fut mobilisé. Sans bruit, il fit ses bagages, rassembla ses documents et se rendit au théâtre en uniforme pour annoncer son départ.

À l’armée, il troqua la flûte contre un mortier et servit jusqu’en 2017. Pendant ce temps, le théâtre évolua: les musiciens quittèrent les codes stricts du classique, sortirent de la fosse et montèrent sur scène. À son retour, Ihor se glissa dans ce nouveau paysage sans bruit, ponctuant chaque directive d’un “Plus” devenu légendaire. Le théâtre monta une version emblématique de Roméo et Juliette au centre culturel Promprylad, une ancienne usine. Ihor participa à la métamorphose de l’orchestre, désormais pleinement intégré à la dramaturgie. Houtsoulka Ksenia, L’Amour d’un fusilier de la Sitch, Dziady, Le Poussin d’or. Dans toutes leurs créations, de 2017 à 2022, les musiciens ont exploré et expérimenté: jazz, pop, hybridations sonores.

Andrii, le régisseur qui le remplaça en février 2022, pouvait l’appeler sur la ligne de front pour lui demander où se trouvaient certaines partitions. Ihor, même au combat, se souvenait de chaque classeur, de chaque étagère. “La musique, c’est comme les mathématiques: elle ne tolère aucune erreur. Ihor possédait ce talent rare: la précision absolue, l’ordre parfait”, explique Tkachuk en montrant les étagères du bureau. “Il allait toujours là où l’on avait le plus besoin de remettre de l’harmonie.”

En 2022, il ne prit pas la peine d’attendre l’ordre de mobilisation: il fit ses bagages et, dès le deuxième jour de l’invasion massive, se rendit dans la région de Kyiv au sein d’un peloton de sécurité.

Au front, il plaisantait avec ses proches et taisait la réalité de la guerre: “Pourquoi auriez-vous besoin de savoir tout cela? Nous nous battons ici et nous savons pourquoi: pour que vous puissiez célébrer des mariages là-bas. Encore un peu et je serai de retour au théâtre.”

Durant l’été 2024, les plaisanteries s’espacèrent, de même que ses “encore un peu”. “Ruslana, quand je reviendrai, je te demanderai de me trouver un bon thérapeute”, lui confia-t-il.

“La musique était restée à Ivano-Frankivsk”, se souvient Volodymyr Teniuka. À la moindre occasion, Ihor distrayait ses camarades en leur racontant l’histoire de Malyna, près de Bakhmout ou près de Synkivka. “Nous vivons dans les bois, et voilà parmi nous quelqu’un qui a l’air d’un professeur: il semble tout savoir”, dit le soldat Ihor Perehinets.

Nous sommes en 2024 à Synkivka. Le 2S1 Gvozdika, un obusier automoteur lance: “Feu!” Une explosion retentit, si loin du son d’une flûte. L’artilleur Ihor Levytskyi charge l’arme. Il pose dans ses mains un obus de calibre 122, sur lequel on lit au marqueur: “Pour Ivano-Frankivsk.” Si loin de la blancheur de son habit de concert, si loin des lumières douces de la scène. Cinquante-six obus en un temps très court. Onze assauts repoussés dans la nuit. Les interceptions radio relèvent quarante-huit demandes d’évacuation du côté ennemi. Leur travail fut tel que, au matin, tous avaient les mains endolories. “Nous lui demandions souvent, quand quelque chose sifflait au-dessus de nous: ‘Avec ton oreille de musicien, tu sais dire ce que c’est?’”, se souvient Viktor Verkalets, adjoint du commandant de peloton.

Le 2 septembre, deux jours après son cinquantième anniversaire, Ihor Levytskyi fut tué par un tir ennemi. Il fut musicien, flûtiste, inspecteur d’orchestre, parfois chef, et artilleur. Toute la ville de Horodenka, ses camarades et ses collègues du théâtre vinrent lui rendre hommage. Sa sœur Oksana retrouva plus tard parmi ses documents une récompense pour service exemplaire et un certificat attestant de sa formation récente de psychologue militaire. “Quel est ton nom de guerre?” lui demandait-elle jadis. Elle le découvrit finalement sur un ruban funéraire: Maestro. Les deux vies si soigneusement séparées, civile et militaire, se rejoignaient là, dans un dernier hommage.

Ihor Levytskyi est né le 31 août 1974 à Horodenka, dans la région d’Ivano-Frankivsk. Il suivit dès l’enfance une école de musique où il apprit la flûte. En 1989, il commença ses études au collège de musique Denys Sichynskyi. Il interrompit sa formation en 1992, après ses 18 ans, pour accomplir son service obligatoire dans les gardes-frontières, où il reçut une formation militaire et joua dans l’orchestre de l’armée.

De retour à Ivano-Frankivsk, il reprit ses études et, en 1996, commença à jouer dans l’orchestre municipal. À la fin des années 1990, il entra au théâtre dramatique d’Ivano-Frankivsk, d’abord comme flûtiste, puis, l’année suivante, comme inspecteur d’orchestre.

En 2015, il rejoignit l’armée, servit dans l’Est de l’Ukraine jusqu’en 2017, se forma comme artilleur. Une fois revenu à la vie civile, il reprit son travail de flûtiste et d’inspecteur au même théâtre, où il resta jusqu’à l’invasion massive du 24 février 2022. Il participa aux grandes productions Houtsoulka Ksenia, L’Amour d’un fusilier de la Sitch, Dziady, Le Poussin d’or. Après l’invasion, il rejoignit immédiatement l’équipage d’artillerie de la 10ᵉ brigade d’assaut de montagne Edelweiss. Il contribua à défendre les régions de Kyiv, Kharkiv et Donetsk. Il est mort le 2 septembre 2024.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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