Texte original : Lena Kozar
Traduction française : Éric Brucher
Ihor Voronka: Le chevalier de l’opéra
Le voilà qui arrive. Une plateforme mécanique le soulève lentement de sous la scène. L’espace autour de lui est inondé d’une lumière violette froide, et des ombres se profilent dans les coins de la salle. Il se tient debout, grand et imposant, dans des volutes de fumée et la lueur des flammes, comme si un chaudron de sorcière bouillonnait sous ses pieds. Autour de lui, les acteurs dansent et chantent, mais tous les regards sont rivés sur lui. Il est maquillé de blanc et arbore un sourire en coin; ses sourcils dessinés au crayon donnent à son visage l’apparence d’un masque grotesque; ses mains sont recourbées en griffes; ses mouvements sont saccadés, mais non dépourvus de grâce. Ihor (Igor) Voronka est brillant dans le rôle de la Sorcière dans l’opéra Didon et Énée de Henry Purcell. Il entre au centre de la scène et sa voix de basse envoûtante emplit la salle.
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Les parents d’Ihor n’étaient ni musiciens ni linguistes, mais ils aimaient sincèrement la musique et les langues. “Sa mère parlait en proverbes ukrainiens”, se souvient Maria Salamin, collègue d’Ihor. Il a hérité de sa mère son amour des langues et a appris seul l’italien, l’allemand, le polonais, l’anglais et l’hébreu. Son amour de la musique lui vient de son père, qui avait un violon à la maison. Ihor s’est inscrit à l’Académie municipale de musique R. Glier de Kiev et est rapidement devenu un musicien accompli.
Le violon a été son premier amour. Après avoir obtenu son diplôme de l’académie, il y est resté comme professeur tout en jouant à la Philharmonie nationale, à la Maison de l’Orgue et de la Musique de chambre, et à la Compagnie de danse Virsky. Sa carrière de violoniste se déroulait bien. Le travail était peu rémunéré, bien sûr, mais stable. Ihor était fier d’avoir réussi à se faire engager par les meilleurs orchestres du pays grâce à son talent et à sa persévérance. Pourtant, il manquait quelque chose dans sa vie. En 2003, il a décidé d’opérer un changement drastique.
Ihor a été invité à passer une audition pour la Dumka National Academic Choral Capella, où, au lieu de jouer du violon, il devait chanter. Ihor a décidé de tenter sa chance. “À l’académie de musique, les gens ont essayé de l’en dissuader, lui disant de ne pas s’y rendre, lui demandant pourquoi il voulait abandonner le violon”, raconte Maryna, la femme d’Ihor. Mais dès les premières auditions, Ihor a senti que c’était le bon endroit pour lui. Sous les hauts plafonds de la Capella, il a trouvé son public et sa voix.
Ihor avait un véritable talent pour le chant. “Il avait une formation de violoniste, ce qui lui a permis d’échapper aux limites et aux cadres standards imposés aux chanteurs par la formation professionnelle”, explique Galyna Grygorenko, productrice du projet Open Opera. Ihor était un chanteur expressif et sincère. Il a néanmoins dû travailler dur au début pour maîtriser les techniques vocales. Comme tous les chanteurs de Dumka, Ihor a commencé par chanter dans la chorale. Sur les photos de groupe de la chorale, il se tenait toujours à l’arrière, dans une rangée de redingotes noires et blanches impeccables, mises en valeur par la bande de robes blanches à l’avant. On le reconnaît facilement à son physique mince et à sa frange qui tombe sur son front. Avec le temps, comme le montrent les photos et les vidéos plus récentes, il s’est détaché de la forte synchronisation d’avec la chorale et a commencé à chanter en solo.
Pour préparer ses performances, Ihor apprenait toutes les pièces par cœur. “Les gens ne font généralement pas cela, mais il avait une mémoire exceptionnelle”, explique Maria Salamin. L’une de ses œuvres préférées était “And He Named it Kyiv” (Et il l’appela Kiev) de Lesia Dychko. Il s’agit d’un grand oratorio de concert avec des textes complexes et des dimensions musicales encore plus complexes. Pourtant, Ihor aimait le défi que représentait cette complexité. Il suivait les traces de son professeur, Roman Maiboroda, et d’autres grands chanteurs, qui mémorisaient non seulement leurs propres parties, mais aussi des œuvres entières, du début à la fin. Lorsqu’on lui demandait: “Es-tu prêt à chanter?”, il répondait: “Pas encore, je n’ai mémorisé que ma partie.”
Il était important pour Ihor de s’immerger dans le contexte de l’œuvre. Non seulement pour comprendre les paroles et marquer les endroits de la partition où il devait inspirer, mais aussi pour explorer l’univers du compositeur. Une fois, il a remporté un concours de chant et est parti étudier en Italie avec six autres chanteurs ukrainiens. Là-bas, on lui a demandé de préparer le rôle de Don Pasquale, du compositeur italien Gaetano Donizetti, pour la représentation finale. “C’était une tâche impossible”, se souvient sa collègue chanteuse d’opéra Yevheniia Pyvovarova. “En vingt jours seulement, Ihor devait apprendre le rôle du personnage principal, et qui est sur scène presque tout le temps.” Mais Ihor a relevé le défi, inspiré par celui-ci et armé de sa connaissance de l’italien et de son excellente mémoire. Comme toujours, il a mémorisé non seulement son propre rôle, mais aussi ceux d’Ernesto, Malatesta et d’autres personnages. À l’aube, avant le début des répétitions, Ihor se promenait dans les rues sinueuses de Pesaro, en Italie, essayant d’imaginer le monde de Donizetti au XIXe siècle. Quels livres il lisait, devant quelles maisons il passait, quelles blagues le faisaient rire. Assis au bord de la mer, Ihor observait les premiers nageurs et peignait dans son imagination le vieux constructeur naval Pasquale, inventé un jour au rythme du clapotis de ces mêmes vagues. “Il a fait un travail remarquable”, déclare Yevheniia. “Les Italiens ont été impressionnés.”
Il s’est plongé de la même manière dans l’étude des débuts de l’opéra anglais. En 2017, il a rencontré Emma Kirkby, une célèbre soprano qui travaille dans le domaine de la musique baroque. Emma a été impressionnée par la gamme vocale d’Ihor: il avait une voix de basse classique, mais savait l’“alléger” pour la faire monter jusqu’à celle de baryton. Sa voix convenait parfaitement à la musique anglaise des XVIIe et XVIIIe siècles: variée, souvent humoristique et chantée lors de fêtes. Emma lui a donc apporté toute une pile de partitions, qu’il a commencé à étudier. Il imaginait un Londres sombre, quatre siècles plus tôt. Un pub local étouffant et exigu où, peu importe l’époque, le roi ou le général au pouvoir, un groupe d’ivrognes s’asseyait et chantait une chanson interminable tout en levant leurs pintes. Il essayait de s’imprégner de cette période. Lorsqu’il est monté sur la scène d’une église luthérienne à Kiev, dans le rôle d’un joyeux Anglais, il avait une petite bouteille qui dépassait de sa poche. “Il l’avait lui-même ajoutée à son costume, et c’était approprié et drôle”, se souvient Galyna Grygorenko.
Il y avait quelque chose d’intemporel chez lui. Sa capacité à se transformer en personnages anglais médiévaux ou à chanter des opéras italiens du XIXe siècle créait un sentiment de pouvoir sur le temps. Cela donnait l’impression qu’une personne avec une telle voix devrait vivre éternellement. Son personnage sur scène était fluide et changeant. Contrairement à de nombreux chanteurs qui essayaient de reproduire le même son à chaque représentation, Ihor captait les changements d’humeur du public, les nuances subtiles qui brouillaient la frontière entre le passé et le présent, et créait un nouveau son à chaque représentation. Hier, son personnage était plus calme; aujourd’hui, il est plus expressif; et demain… nous ne saurons jamais comment il aurait été, demain.
Ihor a continué à chanter avec la chorale Dumka, mais il était de plus en plus attiré par la scène d’opéra. Ses collègues se souviennent de lui comme d’une personne calme et fiable, mais en lui, des vagues d’émotions montaient et cherchaient une issue. Pour Ihor, cette issue était le théâtre. Il était passé maître dans l’art de se transformer sur scène en personnages de divers opéras. “Au cours des deux dernières années avant l’invasion à grande échelle, des projets d’opéra intéressants ont commencé à voir le jour à Kiev, mis en scène à la cathédrale Sainte-Sophie, au centre artistique Mystetskyi Arsenal et dans d’autres lieux, rapprochant l’opéra d’un public plus large”, explique Galyna Grygorenko. Ihor était fasciné par ces opportunités et a commencé à participer aux productions de l’Open Opera.
Il ajoutait une touche personnelle à chaque personnage qu’il incarnait. Cela rendait ses personnages multidimensionnels et parfois différents de la façon dont ils étaient habituellement représentés. En 2019, il a joué le rôle de Polyphème dans Acis et Galatée de Haendel. La metteuse en scène Tamara Trunova voulait que le cyclope Polyphème soit un personnage comique, brûlant de passion pour Galatée et de jalousie envers Acis. Dans l’interprétation d’Ihor, Polyphème est devenu un personnage triste et tragique. On avait envie de le plaindre. Ihor a donné à ce meurtrier de la Grèce antique, réinventé de manière moderne, une partie de sa sincérité, le rendant ainsi plus complexe.
Mais la production qui a été la plus marquante pour lui est l’opéra Didon et Énée, dans lequel Ihor a joué le rôle de la Sorcière. Entièrement maquillé et coiffé de cornes, il a passé la première moitié de l’opéra assis sous la scène, attendant son tour pour apparaître devant le public dans un nuage de fumée. “Je me souviens qu’après la première répétition, il a demandé qu’on lui apporte une chaise sous la scène, car il était difficile de rester assis sur un sol en béton pendant 40 minutes. Et un verre d’eau, car la fumée lui brûlait la gorge”, raconte Galyna. “Nous avons alors plaisanté: voilà les exigences d’un chanteur d’opéra: une chaise et un verre d’eau.”
Finalement, la Sorcière est apparue sur scène. Ce personnage, avec son sourire démoniaque, était censé symboliser les forces obscures. C’est la Sorcière qui emporte la défunte Didon après qu’elle ait chanté sa complainte (“When I am laid in earth”). Mais il n’y avait ni malveillance ni cruauté dans l’image qu’en donnait Ihor. Lorsqu’il a pris Didon dans ses bras pour la transporter aux enfers, il l’a fait avec une attention presque paternelle. Grâce à sa voix et à son talent, il a transformé le mal en acceptation.
Quand on parle d’Ihor, tout le monde se souvient de ce rôle. Le personnage de la Sorcière, qui allait devenir l’un des nombreux rôles de sa nouvelle incarnation, reste le souvenir le plus marquant. En 2022, Ihor a rejoint les forces de défense territoriale, puis les forces armées. Il est devenu un bon commandant d’escouade, fiable et calme. Il a gagné l’amour et le respect de ses camarades. Il a essayé d’apprendre à ses hommes à chanter, mais a dû admettre sa défaite. Il a appris à jouer de l’harmonica et du fifre et a apporté un violon lors de son dernier déploiement.
Mais tout cela n’aurait pas dû arriver. Les nuits interminables, les appartements d’inconnus, la terre humide, les Grads, les roquettes, les explosions et les drones n’auraient pas dû arriver. Et surtout, son absence n’aurait pas dû arriver. Ihor Voronka a été tué dans la région de Donetsk. Ses camarades n’ont pas pu récupérer son corps sur le territoire rapidement conquis par l’invasion de l’armée russe. Officiellement, il est toujours porté disparu au combat. Mais contrairement à ses opéras, où sa disparition de la scène était accompagnée d’applaudissements, cette disparition n’a apporté que du chagrin.

Ihor Voronka est né le 3 juillet 1975 à Kiev. Il est diplômé de l’Académie municipale de musique R. Glier de Kiev, où il s’est spécialisé en violon, et de l’Académie nationale de musique Tchaïkovski, où il s’est spécialisé en direction d’orchestre. Il a joué du violon dans les orchestres de la Philharmonie nationale, de la Maison de l’Orgue et de la Musique de chambre et de la Compagnie de danse Virsky. Il a été choriste, puis soliste à la Dumka National Academic Choral Capella. Il a participé aux projets d’opéra du Young Opera et de l’Open Opera Ukraine. Il a reçu le titre d’Artiste émérite d’Ukraine pour sa contribution au développement musical du pays.
En 2022, Voronka a rejoint le 206e bataillon séparé des Forces de défense territoriale de l’Ukraine, puis les Forces armées ukrainiennes. En 2023, il a été gravement blessé, mais est retourné au front. Il est décédé le 6 juillet 2024 près du village de New York, dans la région de Donetsk. La famille n’a toujours pas reçu de confirmation officielle de son décès, car la région est actuellement sous le contrôle des forces d’occupation russes. En octobre 2024, il était porté disparu au combat. Il laisse derrière lui sa femme Maryna Raievska et son fils Oleksiy.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

