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Texte original : Yevheniia Podobna

Traduction française :

Iryna Tsvila: Cultiver son jardin


En janvier 2017, la ville d’Avdiivka grelottait sous le froid et brûlait sous la chaleur. Le froid d’un gel mordant et implacable qui vous pénétrait jusqu’aux os. La chaleur, parce que les Russes étaient furieux que les soldats ukrainiens aient réussi à récupérer encore un bout de terre, près de la zone industrielle de la ville. Incapables de reprendre cette position qu’ils avaient perdue, les Russes s’étaient déchaînés, leur rage était sans limite, ils bombardaient indistinctement les rues et les bâtiments d’Avdiivka.

L’escalade des hostilités ayant pris de l’ampleur, des journalistes du monde entier affluaient vers la ville. Notre équipe de tournage en faisait partie. Comme il n’y avait pas d’hôtel, le Régiment de Police spéciale de Kiev, stationné à Avdiivka, accepta aimablement de nous héberger quelques nuits. Ma preneuse de vue et moi-même logions avec deux femmes qui servaient dans cette unité. Leurs noms de guerre étaient Lastivka (hirondelle) et Lynza (lentille, objectif photo). Leur pièce comportait deux lits de fortune, des matelas posés à même le sol et des couvertures. Lynza, aux cheveux noirs coupés court et aux yeux bruns perçants, nous aida à installer un troisième couchage. Son vrai prénom était Irina.

Ce soir-là, nous n’avons pas beaucoup parlé. Plus tard dans la nuit, alors que le vacarme s’abattait de nouveau sur la ville, une des explosions m’a réveillée et j’ai vu Irina remettre du bois dans le poêle. Elle se mouvait prudemment, contrôlant chacun de ses mouvements pour ne réveiller personne. Je me suis surprise à penser combien cette femme incroyablement belle, impressionnante et gracieuse, même en vêtements militaires thermiques, ressemblait à une actrice d’un film rétro français. Je l’imaginais en longue robe de soie, avançant sur un tapis rouge.

Le matin, au réveil, Irina avait déjà quitté la pièce. La chatte fétiche de l’unité était sur le point de mettre bas. Le travail avait commencé et Irina courait dans tout le bâtiment pour offrir à la future mère au doux pelage les conditions les plus confortables. Finalement, elle transforma en salle d’accouchement une boîte de munitions garnie d’une fausse fourrure (comment elle la dénicha reste un mystère). Ce fut pour elle une grande joie que d’entendre une heure plus tard un couinement venant de la boîte. En temps de guerre, assister à l’émergence d’une vie nouvelle est particulièrement précieux: c’est un triomphe sur la mort omniprésente.

Cela, c’était tout Irina Tsvila. Elle trouvait important de se soucier de tous, que ce soient des animaux abandonnés sur la ligne de front, ses frères ou ses sœurs d’armes ou des étrangers de passage cherchant un lieu pour la nuit. En fin de compte, elle se souciait de millions d’Ukrainiens en allant les défendre sur les champs de bataille.

“Je veux être utile”, disait toujours Irina.


* * *


Un jour, Irina me montra sur son ordinateur portable des photos de Maïdan. C’est là que sa guerre avait commencé. Elle fut pendant des mois au cœur de la Révolution de la dignité, photographiant ces évènements historiques et les personnes grâce auxquelles ils s’étaient produits. Ses photos révèlent son talent remarquable de photojournaliste. Elles ont acquis une valeur inestimable, d’autant plus que nombre de ceux et celles qu’elle a capturés dans son objectif ne sont plus de ce monde.

Le 18 février 2014, Irina se trouvait dans une foule de manifestants, rue Kryposni. Soudain, un manifestant tomba à ses pieds. Elle ne put voir son visage, complètement recouvert de sang, mais elle se rappellerait toujours son écharpe rouge et noir. Elle apprendrait plus tard son nom, Ihor Serdiouk, originaire de Krementchouk. Il deviendrait un des Cent Célestes tués pendant les manifestations. Ce jour constitua pour Irina un tournant crucial.

Et la guerre commença. À l’époque, la présence de femmes dans les forces armées était exceptionnelle: elles étaient écartées non seulement des postes de combat, mais aussi des fonctions de photographes ou de traductrices. C’est ainsi qu’Irina rejoignit le bataillon de volontaires Sitch. Enseignante de profession, elle eut tout à apprendre en partant de zéro.


* * *


Avant la guerre, les fleurs étaient la passion d’Irina Tsvila. Elle semblait avoir tout lu sur les roses, collectionnait les variétés, elle en avait plus de cinq cents dans son jardin, en provenance de Serbie, de France, du Royaume-Uni, du monde entier. Elle observait comment chaque variété s’adaptait aux conditions locales. Elle commença à créer des roseraies pour des clients, son hobby devint son travail. Elle cherchait quelles variétés convenaient le mieux à chaque lieu, combinait les couleurs, donnait des conseils de soins. Peut-être son amour des roses n’était-il pas une coïncidence: Irina n’était-elle pas elle-même cette fleur, belle, délicate et fragile, pourtant capable de se défendre, durement et sans compromis, contre l’injustice et contre tout ce qui allait à l’encontre de ses principes?

La langue avait pour elle une grande importance. Elle était désolée du manque de sources d’information sur les roses en ukrainien, ce qui l’incita à créer un site web dédié aux roses. Elle y affichait ses photos et décrivait les caractéristiques de chaque variété. Elle se mit aussi à rechercher les légendes, les contes, les poèmes et toutes les œuvres d’auteurs ukrainiens à propos de la rose.

Mais dès le début de la guerre, Irina choisit de donner la priorité à la défense de la vie d’autrui plutôt qu’à l’accomplissement de ses rêves.


* * *


En pleine guerre russo-ukrainienne, un checkpoint crucial de la ligne de front se trouve à l’entrée du village de Pisky dans le Donbass. On l’appelle La république des villes (Republic of Cities en anglais). C’est un des endroits les plus connus de l’Opération Anti-Terroriste (OAT). Pisky n’est qu’à quelques kilomètres de la ville de Donetsk et de son aéroport, déjà occupés à cette époque par les Russes. Une bataille décisive y a fait rage pendant l’hiver 2014-2015 et ce village est devenu un des points du front les plus disputés et les plus dangereux.

Le jour où Irina Tsvila y est arrivée, elle a vu pour la première fois, de ses propres yeux, les réalités de la guerre. Elle était restée au checkpoint debout pendant des heures avec d’autres soldats, dans l’attente d’une brève pause des bombardements pour pouvoir se précipiter dans le village où combattait leur unité.

C’était le second poste d’Irina dans le Donetsk; son unité avait d’abord été envoyée pendant l’été 2014 à Sloviansk, qui venait d’être libérée. Elle évoque ses premiers jours à Sloviansk: “Nous sommes arrivés le soir. Nous logions dans une école d’aviation. Tout était brisé ou cassé, les fenêtres explosées et des éclats d’obus éparpillés dans la pièce. C’était déprimant. C’était ma première nuit dans la zone OAT, je l’ai trouvée terrifiante. Ce n’est qu’au premier rayon de soleil à travers les journaux qui remplaçaient les vitres que mon âme s’est réchauffée et que je me suis sentie plus optimiste. Nous avons patrouillé dans la ville. Ce premier poste était facile, nous pouvions nous adapter progressivement à la guerre. Comme une période d’incubation entre la paix et le champ de bataille.

C’est à Pisky que fut ensuite déployée son unité. Cependant, ses camarades refusaient qu’elle les accompagne au front et elle dut rester à la base, à Kourakhove. Irina eut beaucoup de mal à les convaincre de la laisser combattre avec eux. À présent, elle attendait au checkpoint, à quelques centaines de mètres du village, craignant de ne pouvoir passer le checkpoint et retrouver son unité. Elle fit tout ce qu’elle put pour cacher sa peur et ne pas être renvoyée à la base. Après cinq heures de bombardements continus, elle et ses camarades ont enfin obtenu la permission d’entrer dans Pisky.

Irina se souvient: “Le village était cauchemardesque, dévasté, criblé de cratères, tout était détruit et saccagé. Il y avait plein d’animaux errants; j’avais le cœur brisé de les voir la peau sur les os, squelettiques, ces animaux de compagnie jadis tant aimés et maintenant abandonnés, affamés, malades et affaiblis… Notre unité leur donnait souvent à manger, nous faisions même des rondes pour les nourrir.”

Lynza aimait dire que la guerre met tout à nu et révèle qui nous sommes vraiment. Et elle, qui était-elle? Elle était le genre de personne qui, malgré la peur et les températures glaciales, allait prendre son tour de garde dans les tranchées. Elle en revenait épuisée, mais trouvait la force de cuisiner du borchtch pour que ses compagnons aient quelque chose de chaud à manger quand ils rentreraient à leur tour des tranchées.

Habituée au confort et à l’ordre, elle apprit rapidement à vivre dans des sous-sols et à dormir sous les éclats d’obus. Même avec les souris du front, elle avait fait la paix! Et bien sûr, elle prenait de nombreuses photos; pour certains de ses compagnons, ce fut leur dernier portrait.

Dans ce froid féroce, Irina pensait souvent aux fleurs de chez elle, probablement en train de mourir les unes après les autres, et elle demandait à son jardin de lui pardonner. Quelques années plus tard, elle écrirait ce qu’elle avait ressenti alors. Ce serait La lettre au jardin, publiée dans La voix de la guerre. Histoires de vétérans. Dans ce recueil de témoignages d’anciens combattants, publié en février 2022, quelques jours avant l’invasion, on trouve un autre texte d’Irina Tsvila, Pour la première fois: femmes en guerre contre la Russie. Elle y raconte le jour de l’attente au checkpoint, où elle s’est trouvée face à la guerre et a vaincu sa peur.

Le retour du front ne fut pas simple pour Irina. Elle se sentait blessée par l’indifférence de ceux qui ignoraient la guerre ou ne comprenaient pas pourquoi des gens allaient se battre dans le Donbass. La perte de ses camarades lui pesait énormément et elle voyait avec douleur la guerre se poursuivre sans qu’on en voie la fin. Comme soldate, elle avait sauvé des vies humaines et animales. De retour à la vie civile, elle commença à sauver la vie des fleurs.

“Les fleurs ont une vie courte, elles se fanent. Grâce à la résine époxy, elles peuvent rester avec vous toute la vie”, disait-elle à propos de sa nouvelle passion qu’elle transforma en activité professionnelle. Elle se mit à créer à partir de plantes et de résine des boucles d’oreille, des broches, des miroirs décorés, sous la marque Verba. Verba, c’est le saule, connu pour sa capacité, même abattu, à se régénérer. Elle avait toujours sur elle un carnet ou un livre pour sécher les fleurs qu’elle trouvait et les placer dans son herbier.

Elle continuait à mener une vie active: la voile avec son partenaire Dmytro Synyouka, l’étude, les voyages, les expositions de photos. Elle décrocha une bourse pour un cours de photographie, ravie d’améliorer son talent et de devenir plus professionnelle. Elle partageait son travail dans un groupe de galeries en ligne, Inspiration. Et au début de février 2022, elle créa une collection d’accessoires de mariage en Foamiran, de fines feuilles de papier mousse.

C’est alors que commença l’escalade. Le 21 février, Irina écrivait sur sa page Facebook: “Eh bien, personne ne s’attendait à ce que ce soit facile. Nous nous préparons! Nous nous rassemblons!” Elle était prête à repartir au front à tout moment. Le premier jour de l’invasion, elle rejoignit les défenseurs de l’Oblast de Kiev avec son partenaire. Ils sont morts tous les deux le lendemain, le 25 février 2022.

Irina avait conclu sa Lettre au jardin par une promesse venue du fond du cœur: “Le temps arrivera où je reviendrai. Je balancerai mes hardes de camouflage, j’enfilerai mes gants de jardinage et je te dirai sincèrement, pardonne-moi! Une nouvelle rose fleurira, les souches des troncs abattus produiront des rejets joyeux et inspirés. Tu m’apprendras à aimer de nouveau la vie, la vie d’une jardinière passionnée et dévouée, une amoureuse des jardins au point d’en rêver. Cela arrivera, je te le promets. Je reviendrai. Attends-moi, mon Jardin.”

Désormais, toutes les roses du monde fleurissent pour elle.

Sa fille Daria a repris le flambeau et continue à s’occuper de Verba.


Née le 29 avril 1969 dans la région de Kiev, Irina Tsvila était diplômée en pédagogie. Elle a servi dans le Bataillon de volontaires Sitch à partir de 2014 et plus tard, dans la 4ème Compagnie du Régiment de police spéciale de Kiev. Elle a combattu à Piska et Avdiivka. En 2017, elle a exposé ses photos à Sviatopetrivske, dans la région de Kiev, et a participé à plusieurs expositions collectives. En 2018, elle fonda la marque Verba. Irina Tsvila est décédée le 25 février 2022 dans les faubourgs de Kiev. Elle fut inhumée à Brovary le 15 octobre 2022. Quelques mois plus tôt, une rue de sa ville natale avait été renommée en son honneur. Irina reçut à titre posthume l’Ordre “Pour le courage” du IIIème degré.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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