Texte original : Mariana Matveichuk
Traduction française : Evelyne Guzy
Iryna Osadcha: Une résistance subtile
Lorsqu’éclate la guerre et qu’approche l’ennemi, on divise généralement les personnes en trois catégories: celles qui fuient, celles qui prennent les armes et celles qui sont prêtes à vivre sous l’occupation. Fuir implique de disposer d’un plan d’évacuation adéquat. Se battre requiert du courage. Rester, c’est vivre la peur dans un monde imprévisible. Le plus difficile alors est de protéger sa propre vie.
Iryna Osadcha, directrice du musée d’Histoire locale de Kupiansk, est décédée le 25 avril 2023. Elle avait survécu à l’occupation, aux menaces des forces militaires russes et à l’évacuation de sa famille lors des combats qui ont libéré la ville. Malgré ces difficultés, elle a réussi à cacher aux Russes des chemises brodées vieilles d’un siècle, qu’elle a transportées à Kharkiv.
Les Russes n’ont pas réussi à briser l’esprit d’Osadcha; ils l’ont finalement tuée, en visant le musée d’un missile S-300. La directrice est parvenue à préserver les pièces du musée, mais elle a perdu la vie.
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Iryna Osadcha a pris la direction du musée d’Histoire locale de Kupiansk en 2014. Avec elle, en dix ans, cette institution culturelle autrefois négligée s’est transformée en l’un des musées les plus intéressants de toute la région de Kharkiv. “Le musée a été fondé en 1972 afin de préserver la mémoire et l’histoire de notre célèbre ville”, déclarait la directrice plusieurs années avant l’invasion, lors d’une émission de télévision locale.
Dépassant sa fonction administrative, Iryna aimait beaucoup guider des visiteurs. Elle parlait des origines du nom Kupiansk, qui vient des terriers creusés par les marmottes, ainsi que des coutumes locales et du patrimoine matériel. Elle montrait une carte de la ville datant de 1902 et racontait la vie de Marko Kropyvnytskyi, une figure éminente du théâtre ukrainien qui avait résidé à Kupiansk. “Il y avait aussi des chemises brodées, des vêtements anciens pour femmes, des bijoux, des patchworks anciens, des articles ménagers, une collection de cruches et de fers à repasser”, se souvient Svitlana Riazanova, qui a organisé en 2017 un voyage à Kupiansk pour les élèves d’un internat de Kharkiv.
Depuis la création du musée, la plupart des objets exposés provenaient de dons des habitants de Kupiansk. L’un d’entre eux a, par exemple, proposé d’offrir un ancien métier à tisser rangé dans sa cour. La directrice a accepté, a réparé le métier à tisser — certaines pièces ont dû être achetées à Kiev — et a appris à s’en servir. Elle a pris des cours de filage auprès de personnes âgées des villages voisins. Finalement, le métier à tisser est devenu l’une des pièces les plus fascinantes du musée. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, Mme Osadcha montre aux enfants d’un internat de Kharkiv comment fonctionne cet outil.
“Presque tous les foyers de Kupiansk et des environs possédaient autrefois des tapisseries. Aujourd’hui encore, on peut voir ces tapis tissés dans les maisons des grands-mères des villages”, explique Mme Osadcha aux écoliers de Kharkiv. Cette parole qui souligne les liens intergénérationnels s’est muée en expérience personnelle concrète pour les enfants à l’issue de la visite.
“Après avoir visité le musée, je me suis souvenu que ma propre arrière-grand-mère filait la laine à l’aide d’un fuseau muni d’une roue, qu’elle emportait dans la cour en été”, raconte Andriy Soshnykov, venu à Kupiansk pour un voyage d’affaires. “Ma mère a confirmé ce souvenir, surgi de manière inattendue alors qu’il était profondément enfui dans ma mémoire.” L’intérêt personnel d’Osadcha pour le patrimoine local a contribué à raviver les connaissances historiques des visiteurs.
Au cours de ses dix années de travail au musée, Osadcha a tissé, fil après fil, la mémoire de sa région. Peut-être a-t-elle senti que ses actions ont ravivé les liens entre humains, tout en éveillant leur sens des responsabilités pour le petit bout de terre dissimulé sous chaque tapisserie.
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Lorsque les forces militaires russes sont entrées dans la ville, Iryna Osadcha n’a pas veillé en priorité à sa propre évacuation. Elle a préféré cacher les photos des participants à l’opération antiterroriste (ATO) qui étaient exposées au musée depuis 2014. Les occupants recherchaient avant tout ceux qui avaient combattu contre eux dans l’Est de l’Ukraine.
Très vite, les Russes ont interdit à Osadcha de quitter la ville. “Ils ont insisté sur le fait qu’elle était une personnalité publique et qu’elle devait donc rester. Ils ont menacé de l’envoyer dans la soi-disant ‘salle de réflexion’ si elle refusait de continuer à travailler au musée”, a raconté Alyona Yakutina, la fille de la défunte. Les témoignages provenant des villes libérées révèlent que ces salles de réflexion étaient destinées aux interrogatoires et à la torture.
“Lors des rares moments où ma mère m’appelait depuis la zone occupée, elle insistait pour me dire que tout allait bien, mais je pouvais voir des larmes dans ses yeux à l’écran. Elle était constamment surveillée et contrôlée”, se souvient sa fille. Cependant, Osadcha n’a pas abandonné, elle a trouvé la force et les moyens de préserver son intégrité face à l’ennemi.
Elle a réussi à cacher non seulement des photos de soldats et le drapeau de combat de leur brigade qu’ils avaient dédicacé, mais aussi d’anciennes chemises brodées exposées au musée. Osadcha se rendait d’ailleurs au travail vêtue d’une telle chemise, et alors que la ville était occupée, elle continuait à parler le dialecte de Kupiansk. Ces gestes, d’apparence anodine, lui ont permis de préserver sa dignité. Une résistance douce par l’expression de son identité locale.
Lorsque les occupants lui ont confié la tâche d’organiser la célébration de la fête annuelle de la ville, la directrice a relevé, grâce à son ingéniosité, ce défi. Ce jour-là, elle a distribué un livre de mémoires en ukrainien intitulé Kupiansk dans le cours de l’histoire ainsi que des magnets représentant la ville sur fond de drapeau jaune et bleu. Ce rappel de l’histoire locale était aussi, aux yeux des habitants, une réaffirmation de l’appartenance que Kupiansk à l’Ukraine.
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En plus des objets matériels du patrimoine, la directrice du musée a collecté des proverbes et des contes de fées dans les villages. “Ma mère racontait à ma nièce de trois ans un conte de fées sur un pyndyk. Dans notre dialecte régional, pyndyk signifie ‘intelligent’. L’intrigue rappelait l’histoire d’Ivasyk-Telesyk, qui a rusé avec un serpent, l’a mis sur une pelle et l’a fait cuire au four. Nous plaisantions en disant que tandis que les autres grands-mères racontaient des histoires de Kolobok aux enfants, notre mère racontait des histoires de pyndyk”, se souvient Alyona Yakutina. Malheureusement, lors d’une attaque ennemie contre le musée, les archives de contes de fées ont été détruites.
Iryna Osadcha connaissait non seulement bien l’histoire de la région, mais aussi ses propres racines. Elle a créé un album de photos avec un arbre généalogique couvrant plusieurs générations. Parmi les souvenirs de famille, le plus important pour Osadcha relatait l’histoire de son grand-père, Hryhoriy. Alors qu’il servait dans l’armée soviétique, il s’était retrouvé en captivité en Allemagne. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les prisonniers soviétiques étaient renvoyés chez eux par train. Épuisé et amaigri, Hryhoriy a trouvé la force de sauter du train lorsqu’il a aperçu sa ville natale, Kupiansk, par la fenêtre. Cependant, un autre danger l’attendait chez lui. L’État soviétique accusait les prisonniers de guerre survivants de collaboration et les emprisonnait. Pour éviter ce sort, Hryhoriy a changé son nom en Georgiy et n’a jamais admis avoir combattu pendant la guerre. Cette histoire a peut-être été la première leçon de résistance d’Osadcha.
“Les visites à notre arrière-grand-mère et les histoires sur le passé étaient un événement familial spécial pour ma sœur et moi”, se souvient Alyona Yakutina. “Je comprends maintenant que c’est ainsi que ma mère nous a inculqué le sens du lien entre les générations, que nous devons transmettre maintenant à ses petits-enfants.”
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Une fois Kupiansk libérée, les personnes qui occupaient un poste administratif ont dû s’expliquer devant autorités ukrainiennes. L’État ukrainien a constaté l’innocence d’Iryna Osadcha, et la directrice est restée à Kupiansk pour préserver le musée et ses expositions.
On raconte que les chemises qu’Osadcha a évacuées à Kharkiv après la libération ont suscité une véritable l’admiration des employés du musée régional. Iryna craignait que ces objets de grande valeur ne puissent être facilement restitués au musée de Kupiansk après la victoire.
Le jour où Iryna Osadcha a été tuée, elle avait prévu de transporter la dernière série d’objets exposés depuis Kupiansk, car, depuis sa libération, les Russes continuaient à prendre la ville pour cible. Le musée était la seule institution culturelle de la région encore debout. Maintenant qu’il a été détruit, il n’en reste plus aucune.
Sous les ruines du musée, ancien séminaire spirituel pour hommes, un missile russe a enseveli les artefacts qu’Osadcha avait tenté de sauver. Cependant, ni la perte du bâtiment historique ni celle des pièces exposées ne sont aussi graves que la mort d’une personne qui construisait des ponts entre le passé et le présent.
Iryna Osadcha nous donne à tous une leçon de mémoire culturelle; elle a démontré le pouvoir d’une résistance subtile. À l’instar de pyndyk, elle a réussi à déjouer le serpent russe et à le mettre dans le four à sa place. Mais le serpent s’est vengé et lui a pris ce qu’elle avait de plus précieux: la vie.

Iryna Osadcha est née le 16 novembre 1966 dans le village de Kurylivka, district de Kupiansk, oblast de Kharkiv. En 1986, elle a obtenu son diplôme de l’école pédagogique de Valuysk. Elle a décliné l’offre de rester en Russie pour retourner en Ukraine. Pendant plus de vingt ans, elle a travaillé comme enseignante à l’école secondaire n° 4 de Kupiansk. En 2008, elle a obtenu un diplôme pour l’enseignement élémentaire à l’université pédagogique nationale Hryhorii Skovoroda de Kharkiv. La même année, elle est devenue chargée de méthodologie au département de l’éducation de la ville de Kupiansk. Elle a dirigé le musée d’Histoire locale de Kupiansk de 2014 jusqu’à sa mort. Pendant son mandat, presque toutes les salles ont été reconstruites et de nouvelles expositions telles que Célébrités de Kupiansk, La création de Kupiansk et Archéologie de la région ont été inaugurées. En outre, le livre Kupiansk au cours de l’histoire a été publié et des cartes postales commémoratives Kupiansk hier et aujourd’hui ont été éditées. Elle a péri le 25 avril 2023 lors d’une attaque russe contre le musée d’Histoire locale de Kupiansk. Suite à ces bombardements, Olena Vodopianova, une amie et parente d’Iryna Osadcha qui travaillait également au musée, a perdu la vie. Iryna Osadcha est enterrée à Kupiansk.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

