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Texte original : Lena Kozar

Traduction française : Hélène Godeaux

Kostiantyn Starovytsky: Maestro

Les ombres légères des drapeaux bleus et jaunes ondulaient sous le soleil froid. Dans l’allée des héros à Bovary, on enterrait le bassoniste et chef d’orchestre Kostiantyn Starovytsky, tombé le 4 avril 2023, alors qu’il était en mission près de Kramatorsk. Beaucoup de monde s’était rassemblé pour les funérailles militaires, uniformes et vestes noires parmi les aubes immaculées des prêtres. Dans le cercueil orné de fleurs, Kostiantyn serrait dans ses mains une croix, sa baguette de chef d’orchestre déposée à son côté. Les gens autour étaient agenouillés. Des coups de feu éclatèrent alors que les camarades d’armes de Kostiantyn lui rendaient le dernier hommage. Des applaudissements suivirent ainsi qu’il est d’usage pour faire ses adieux aux musiciens. Oleksander Miyal, le commandant de l’unité de Kostiantyn, s’étonna de la présence de journalistes. “Pourquoi autant de presse ici?” demanda-t-il. “Vous ne savez donc pas qui il était ?” répliqua Halyna Dub, amie et collègue de Kostiantyn. Oleksander haussa les épaules, abasourdi. “Je crois qu’il avait signalé qu’il jouait dans un orchestre”. Halyna secoua la tête. Évidemment qu’il ne leur avait rien dit. C’était typique de Kostia.

Kostiantyn Staroytsky ne réunissait pas les traits de caractère du chef d’orchestre. Il était modeste et réservé, sensible aux autres et peu soucieux de son statut personnel. Il ne cherchait ni le pouvoir ni la reconnaissance. Il aimait la musique et ne rechignait pas à travailler dur. Il parlait rarement de lui-même. Dans son unité, ils ignoraient qu’il dirigeait un orchestre. Au théâtre, ils ignoraient qu’il creusait des tranchées. “Pendant neuf mois, nos parents eux-mêmes n’avaient pas réalisé qu’il servait dans l’armée” rappelait sa sœur Svitlana. Kostya compartimentait apparemment sa vie dans des cases discrètement séparées, sans réclamer nulle part de rôle prédominant.

Son parcours dans le domaine de la direction d’orchestre était déjà long. Dix ans d’école de musique, cinq au Conservatoire en tant qu’assistant. Il joua ensuite dans différents orchestres, se retrouvant parfois sans emploi et doutant de lui-même, puis immédiatement enthousiasmé par un nouveau projet. Peu importait l’orchestre qu’il rejoignait, que ce soit l’orchestre de l’Opéra de Kiev à Podil, l’orchestre présidentiel, ou le “Lords of Sounds” basé à Kiev, jouant des succès du cinéma. Il veillait toujours lui-même à la formation de son propre quintette à vent ou quatuor de basson. “Il voulait une création personnelle. Il visait ainsi à insuffler sa propre vision de la musique, sa conception du monde, du moins par le biais des notes et des partitions.” rappelait son camarade de classe Yevehn Slabenyak. Pendant ses années d’étude, Kostya, timide et quelque peu réservé, éprouvait déjà le désir de diriger, d’inspirer et de guider du bout de sa baguette.

Sa première direction importante fut l’opéra comique “Rita” de Donizetti dont il transcrivit la partition pour quintette à vent. La première eut lieu en 2015 au théâtre pour jeunes mélomanes de Lypky. “A cette époque , nous avions eu l’idée de faire du chef et des musiciens des personnages jouant dans l’opéra avec les acteurs” disait le chef Lada Shylenko. Kostya adhéra immédiatement à l’idée et écrivit même quelques lignes pour ses musiciens. Ils l’appelaient Maestro et il leur adressait malicieusement ces mots avec un clin d’oeil: “Jouons plus fort, gentlemen”. L’intrigue de l’opéra se déroulait dans une chambre d’hôtel, où les personnages se débattaient dans un triangle amoureux. “Je me rappelle que Kostya était soucieux de ne pas oublier d’enfiler les pantoufles de l’hôtel avant d’entrer en scène. Il prenait le jeu très au sérieux.”

Au théâtre, il n’y avait aucune tâche qu’il ne s’empressait d’accepter. En tant que chef d’orchestre et metteur en scène, il était responsable de la partie orchestrale, mais il tenait à répéter avec les musiciens qu’il comprenait et qu’il sentait “presque comme une seconde peau”, rappelait Lada. Il aidait les gens avec plaisir et ils lui en étaient reconnaissants. Quand il fallait réunir l’orchestre en quelques heures, les musiciens s’empressaient de répondre à son invitation. Il supervisait aussi le transport des décors ou prenait part à la gestion du théâtre.

Quand des vétérans de la guerre russo-ukrainienne commencèrent à fréquenter le théâtre, Kostya se préoccupait des sièges, soucieux que les personnes handicapées puissent accéder confortablement à la salle. “Il m’écrivit une fois pour me dire qu’il faisait froid dans le théâtre, qu’il n’y avait pas de chauffage, et c’est ainsi que j’achetai un bidon de gazoline pour le générateur” rappelait Halyna. Il n’avait pas à s’en occuper mais il le faisait parce que le théâtre et la musique étaient plus qu’un simple job pour lui. Et quand les représentations se terminaient, Kostya apparaissait dans les coulisses avec une bouteille de champagne. Il pensait à tout.

Il aimait son métier, mais comme la plupart des musiciens il comprenait que la culture de la musique classique était en déclin en Ukraine. De nombreux projets et idées souffraient du manque de fonds. “Ils nous disaient que personne ne s’intéressait à la musique classique ou que les enfants ne voulaient pas entendre parler d’opéra” rappelait Halyna. Kostya pensait différemment. Comme Yevhen Slabenyak, il revêtait d’anciennes tuniques garnies d’ailes et organisait de petites représentations pour les enfants à l’entrée du théâtre. En avance sur son temps, il avait pris conscience que la nouvelle génération pouvait être captivée par de courtes pièces en un acte pour lesquelles il créait des compositions orchestrales. Mais les défis ne s’arrêtaient pas là.

Pendant une longue période, l’opéra ukrainien avait souffert d’une complète russification. Déjà en 2013, à l’Opéra national, les œuvres des compositeurs italiens étaient présentées en traduction russe.

Kostantyn essayait de combattre cette tendance, en traduisant les libretti de “La Cenerentola” et du “Signor Bruschino” en ukrainien. Il déplorait la perte de nombre d’oeuvres de compositeurs ukrainiens pendant la répression des années 30. “Kostya refusait de croire que la chanteuse d’opéra Solomiya Krushelnytska était peut-être la seule sur la scène de l’opéra ukrainien et il pensait que nous devrions rechercher les familles des compositeurs et fouiller dans les archives pour en retirer les trésors perdus de notre culture” rappelait sa femme,Snizhazna. Il avait rêvé de former son petit orchestre de musiciens ukrainiens et de partir en tournée en Europe afin que la musique classique ukrainienne s’inscrive à plein titre dans un contexte européen. Mais le même ennemi continuait à barrer le chemin cent ans plus tard, à détruire la culture ukrainienne et à confisquer les vies de ses artistes.

Kostya reçut calmement la nouvelle de l’invasion à grande échelle, sans montrer la moindre émotion. “Je vais mettre la bouilloire en marche” dit-il à sa femme le matin du 24 février. Et ensuite, il se rendit au bureau de recrutement militaire. “Il disait qu’il partait à la défense du territoire” rappelait Snizhana. “Mais plus tard, il admit qu’il avait prêté serment et je réalisai qu’il avait rejoint les forces armées de l’Ukraine”.

Son patriotisme n’était jamais excessif; il impliquait le sacrifice, une noblesse sereine, et la musique. En 1991, quand l’Ukraine déclara son indépendance, Kostya âgé de huit ans parcourait les rues de Kherson en chantant l’hymne ukrainien. “Sa mère était un peu inquiète car cela n’était pas autorisé dans Kherson russifiée, mais Kostya disait que personne ne pouvait s’offusquer de son chant puisque la mélodie était si belle” rappelait Snizhana. C’était un enfant tendre et charitable. Avant qu’il ne se passionne pour la musique, ses proches pensaient même qu’il aurait pu entrer au séminaire. On ne pouvait l’imaginer un jour prendre les armes. “Il y avait un côté chimérique chez lui” souriait Snizhana. Il était un gracieux chevalier dans un monde où la chevalerie était devenue une légende poussiéreuse, douce incarnation de la musique ancienne, enseignant aux enfants la modestie et la dignité, le devoir et l’honneur. Mais quand le temps fut venu de l’action, il le fit calmement et sans hésitation près de Bovary, à la frontière biélorusse, dans l’Oblast de Kharkiv, à Kramatorsk, et près de Bakhmut.

Kostya ne parlait pas beaucoup de son service militaire. En revanche, il plaisantait énormément, envoyait des photos des repas roboratifs des champs de bataille et de chats, et demandait toujours des nouvelles de sa fille Eva et du chien Dusya. “En réalité, le nom du chien est Dafna , mais Kostya pensait que c’était un nom trop pompeux pour un chien doué d’un tel tempérament” riait Shizhana. Kostya et Dafna étaient bien connus de tous les amoureux des chiens du district. Pendant les promenades du soir, Kostya chantonnait et s’exerçait aux gestes de chef d’orchestre. Chaque été, quand leur grande famille de frères, sœurs, neveux et nièces se rassemblait dans la datcha des parents près de Kherson, Kostya et Dusya s’échappaient de la maison bondée pour se réfugier sous une tente de toile dans le jardin. Là, sur les bords du Dnipro, parmi les arbres et les roseaux , il était heureux. Il débordait d’amour pour tout le vivant. Il sauva un chien blessé, fit des dons aux vétérans. Il prit soin de vases abandonnés dans la cage d’escalier, appelés potences, et prit même en pitié une araignée tissant sa toile dans la tranchée de l’Oblast Chernihiv. Pendant son service, il continuait à attirer comme un aimant les chats et les chiens errants. Il en prenait soin avec enthousiasme. “La dernière photo qu’il m’envoya peu d’heures avant sa mort fut celle d’une tranchée boueuse sur le sol de laquelle il avait sculpté une tête de chien. Ici, écrivait-il, passe le bonjour à Dafna” rappelait Snizhana.

Animaux et fleurs, enfants et musique, orchestration jusqu’à l’aube, rires dans les coulisses. Kostantyin Starovystkyi avait rempli sa vie d’amour. Il ne l’aurait sans doute jamais affirmé de cette manière quelque peu emphatique de son point de vue.

Il aurait souri vaguement sans rien dire et aurait poursuivi son chemin au crépuscule, à travers champs, près de Bovary, en fredonnant une mélodie connue de lui seul.

Kostya Starovystkyi est né le 30 octobre 1982 à Kherson. En 2018, il obtint son Master à l’Académie nationale de musique d’Ukraine avec une spécialisation en direction de musique symphonique d’opéra. Il travailla à l’Opéra municipal académique de Kiev et au théâtre de ballet pour l’enfance et la jeunesse, ainsi qu’à l’orchestre symphonique de variétés d’État. Il était le chef du Festival d’opéra de chambre “Opera week-end” et dirigea plusieurs opéras sur différentes scènes de Kiev, tels que “Rita” de Gaetano Donizetti (2015), “Don Pasquale” (2019), “Medium” de Gian Carlo Menotti (2018), et “Gianni Schichi” de Giacomo Puccini (2019). Il dirigea les opéras de Giuseppe Verdi, Sergei Rachmaninoff et Semen Hulak Artemovsky avec l’orchestre de l’Opera Studio de l’Académie nationale en tant que chef assistant. En février 2022, il rejoint les forces armées ukrainiennes. Il est tombé le 4 avril 2023, près de Kramatorsk.

Il laisse derrière lui sa femme Snizhana et sa fille Eva.


Ce texte est dédié à l’épouse de Kostantyin, Snizhana Starovytska, à sa sœur Svitlana Starovytska, et à ses amis et collègues Lada Shylenko, Halyna Dub, et Yevhen Slabenyak.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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