Texte original : OIena Vysokolian
Traduction française : Tuyêt Nguyen
Maksym Ostiak: Liberté
En plaisantant, les amis de Maksym Ostiak l’appelaient “bifidobacterium”. Ils disaient qu’il dynamisait tout environnement dans lequel il se trouvait; partout où il allait, les choses commençaient à bouger et l’énergie se matérialisait. “Il était comme une petite centrale électrique”, sourit son ami Yevhen. “Si on le branchait, il pouvait alimenter au moins un appartement en électricité.”
Fonder le groupe avant-gardiste “Reve ta Stohne”, rejoindre un squat artistique dans un bâtiment historique de Kiev, puis créer un espace artistique dans une ferme, tenter l’entrepreneuriat… Entre tout cela, il y a eu la révolution de Maïdan, des fêtes hippies, des voyages et des aventures folles: Maksym Ostiak n’était jamais à court d’idées.
Tout au long de sa vie, il a rejeté les règles et cherché à dépasser les limites et les conventions. Ses amis disent que, du moins dans son esprit, il n’y avait certainement aucune limite.
Une fois au front, Maksym demandait à sa famille de ne pas s’inquiéter pour lui et se disait immortel. Ostin, comme ses amis l’appelaient, a en effet échappé miraculeusement à la mort plus d’une fois. D’abord, pendant la révolution de Maïdan où il a subi de nombreuses fractures et une commotion cérébrale, puis, après le début de l’invasion à grande échelle, en échappant de justesse aux bombardements ennemis alors qu’il défendait la région de Kiev.
Le 4 juillet 2022, lui et ses trois camarades ont participé à leur dernière mission de combat dans la région de Kharkiv. Cette nuit-là, aucun membre du groupe de reconnaissance n’est revenu vivant.
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Maksym Ostiak est né et a grandi à Poltava, où il a également terminé ses études d’ingénieur civil. Mais il n’avait pas l’intention d’exercer cette profession. Un jour, il a pris son diplôme, a changé son prénom et son nom, et l’a offert comme cadeau d’anniversaire à son ami qui n’avait jamais terminé ses études.
Ostin était très sceptique à l’égard de l’éducation formelle; il disait que les gens échangeaient simplement leur temps et leur argent contre des diplômes. Il croyait plutôt à la pratique et à l’expérience, affirmant que “vous pouvez passer toute votre vie à lire des livres sur la façon de vivre, ou vous pouvez être un créateur”. Maksym préférait être un créateur, créer quelque chose à partir de rien.
L’un des premiers projets créatifs audacieux auxquels il a participé après s’être installé à Kiev a été la création d’un espace artistique dans un bâtiment historique. À l’époque, une communauté de jeunes créatifs squattait un monument abandonné du centre-ville que le promoteur immobilier voulait démolir. Les militants y ont créé un centre artistique, et Ostiak était l’un des leaders de la communauté.
“À quoi sert tout cela? Je ne sais pas. J’ai besoin que l’art soit créé ici, c’est tout.”
Il a fait ce qu’il estimait juste. C’est ainsi que les choses se sont passées avec la révolution de Maïdan.
Au cours des premiers jours de la révolution, Maksym a apporté du thé chaud aux participants. Puis il a quitté son emploi de barman dans la ville et est passé de la préparation de cocktails alcoolisés à celle de cocktails Molotov. Maksym a participé activement aux manifestations et en a également organisé d’autres autour de lui. Le 18 février 2014, lors d’affrontements avec la police anti-émeute Berkut, il a subi de nombreuses fractures, a perdu connaissance et, selon ses propres dires, a frôlé la mort clinique.
“Quand j’ai rencontré Ostiak sur le Maïdan, il rayonnait. C’est ce qui arrive quand une personne fait ce qu’elle est censée faire”, explique Yevhen Slovyanov, qui connaissait Maksym depuis 2009. “C’était quelque chose de complètement irrationnel. Il n’avait besoin ni de plan ni de structure. Quelque chose le guidait.”
Maksym Ostiak a toujours considéré la Révolution de la dignité comme un tournant personnel.
“J’ai changé ma vision de la vie. J’ai vu que tout était possible. Si nous avons réussi à changer de président, alors changer sa vie n’est pas difficile du tout”, a-t-il déclaré dans une interview.
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L’un des changements les plus marquants dans la vie de Maksym Ostiak après la révolution de Maïdan a été la musique.
“Nous sommes allés ensemble à des festivals; j’ai vu qu’il s’intéressait à la musique. Mais je n’imaginais pas qu’il pouvait créer ses propres morceaux, chanter ou composer de la musique”, raconte Yevhen Slovyanov. Plus tard, il formera un groupe avec Ostiak, enregistrera un album en studio et donnera des concerts jusqu’en France et aux Pays-Bas. Yevhen dit qu’Ostin avait un “instinct animal naturel”. Et c’est grâce à cela qu’il a pu créer quelque chose de véritablement nouveau dans la musique, même sans avoir suivi de formation musicale.
Tout a commencé avec l’improvisation, explique Yevhen. “Nous vivions dans un endroit à Podil qui est devenu légendaire pour notre groupe; un jour, nous avons simplement commencé à jouer ensemble. C’est devenu notre lieu de prédilection”, se souvient Slovyanov, qui jouait déjà avec plusieurs groupes à l’époque, mais qui voulait lancer son propre projet.
Ils ont commencé sans instruments de musique, en utilisant uniquement le rythme et le chant, puis ils ont ajouté une guitare et un harmonica, et le chant guttural est devenu leur caractéristique principale. Typique de la musique traditionnelle des peuples du Tibet, de Mongolie et de Sibérie, il a un son surnaturel, animal, très inhabituel pour un public ukrainien. C’est la combinaison de cette technique et du chant pur avec du grunge, des motifs ethniques et parfois du reggae et du rap qui a créé le style unique du duo.
“Ostin aimait la musique non pas pour un but final, ni même pour le processus, mais pour l’état d’esprit qu’elle procurait”, explique son ami Severyn Nalyvaiko. Il semble que cet état était l’un des langages artistiques de Maksym, un instrument qu’il n’a jamais étudié.
L’énergie de cet état transparaît encore aujourd’hui dans les enregistrements du duo, puis du groupe Reve ta Stohne. C’est quelque chose entre la transe, la méditation et la conscience altérée, quelque chose de primitif, de subconscient et de spontané.
Malgré son manque d’expérience musicale, Ostiak apprenait vite et défendait avec obstination sa vision du travail commun du duo. “Il admettait rarement avoir tort, s’offusquait facilement et se lançait dans des disputes animées”, se souvient Yevhen Slovyanov. “Les choses n’étaient pas toujours faciles entre nous.” Bien que reconnu dans les cercles musicaux underground et malgré ses tournées à l’étranger, le groupe Reve ta Stohne s’est séparé à deux reprises.
“Max croyait que la façon dont vous vivez votre vie détermine la façon dont votre musique sera”, explique sa veuve, Renata.
Après la révolution de Maïdan, Ostiak n’a jamais eu d’emploi. Les préoccupations matérielles étaient clairement très loin dans sa liste de priorités. Il n’était pas attaché à un foyer et n’en avait pas besoin. Renata explique qu’il ne voulait être attaché à rien, même dans son esprit. Cela aurait porté atteinte à sa liberté. Il disait: “La liberté est mon état naturel.”
Ainsi, lorsque les autres membres du groupe travaillaient dans des bureaux pendant la journée, Ostiak émettait des protestations. Il disait qu’ils devaient tout laisser derrière eux et se consacrer à la musique.
Il avait l’idée de créer un espace artistique quelque part dans un village pour pouvoir créer librement. Il s’inspirait des espaces artistiques des villages de Hoich et Obyrok.
“Max voulait faire du bruit”, explique sa veuve, “il voulait crier, et dans un village, il pouvait faire autant de bruit qu’il le voulait, de sorte qu’au final, personne ne pouvait lui dire de se taire.”
Il trouva une maison qui lui plaisait dans la région de Rivne et, arrivant dans un vieux bus hippie pour son premier rendez-vous avec sa future femme, il lui demanda: “Veux-tu venir avec moi?”
Il s’enflammait instantanément, générant constamment de nouvelles idées et commençant immédiatement à les mettre en œuvre. Mais il les menait rarement à terme. “Ostiak était un homme d’idées et avait besoin de personnes qui reprendraient et mettraient en œuvre ce qu’il imaginait”, explique Yevhen Slovyanov. Chaque fois qu’il abandonnait une idée, il travaillait déjà sur trois nouvelles, confirme Severyn Nalyvaiko.
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Maksym était un mélange de contraires. Il était libre comme le vent, un voyageur, un cosaque harakternik, un collectionneur d’expériences, une personne qui recherchait une liberté maximale et ne supportait pas la routine. Mais ce n’est qu’une facette de sa personnalité. L’autre facette est celle d’un Ukrainien archétypal, un homme de la maison, un nationaliste et un père. Il cuisinait souvent du bortsch, portait des vêtements en lin et avait un grand trident tatoué dans le dos.
Après avoir voyagé à travers le monde, il a décidé qu’il ne voulait vivre nulle part ailleurs qu’en Ukraine. Il a beaucoup déménagé, mais ne s’est jamais installé nulle part: sa maison était partout.
“Je voyais deux personnes différentes en Maksym”, explique Renata Ostiak. “L’une était sincère comme un enfant, gentille et ouverte. L’autre était dure, brusque, parfois même agressive.” Elle dit que le plus difficile pour Maksym était d’admettre ses faiblesses. Quant à ses peurs, il semble qu’il ne se les ait même pas avouées.
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Maksym Ostiak s’est engagé dans l’armée dès les premiers jours de l’invasion à grande échelle par la Russie. Tout le monde aurait été surpris s’il ne s’était pas engagé, disent ses amis et sa famille. Bien qu’il n’ait reçu aucune formation militaire préalable, il s’est immédiatement joint à la défense de Kiev et a participé aux combats à Irpin en tant qu’opérateur de drone. Plus tard, il s’est essayé au métier de tireur d’élite. Finalement, il a rejoint l’unité de reconnaissance aérienne du 49e bataillon de fusiliers Carpathian Sich de l’armée ukrainienne. Même là, son agitation et sa confiance en lui étaient évidentes: il a achevé la formation nécessaire pour devenir éclaireur en deux fois moins de temps qu’il n’en aurait fallu.
“Il a longtemps évité de s’enrôler officiellement dans l’armée. En raison de son esprit libre, il avait beaucoup de mal à supporter les conventions”, explique Severyn. Il ajoute que la créativité de Maksym était perceptible même au front. Au printemps 2022, il a acheté un vélo électrique avec l’argent qu’il avait récolté afin de rejoindre son poste sans faire de bruit. Aujourd’hui, cette pratique s’est généralisée au front, explique son ami.
Le 4 juillet 2022, dans la région de Kharkiv, Maksym et ses camarades sont partis pour leur dernière mission de combat, une reconnaissance. Ils se sont retrouvés dans un endroit différent de celui qu’ils avaient prévu et ont été pris en embuscade par l’ennemi.
Maksym Ostiak a été enterré dans sa ville natale de Poltava, dans l’allée des héros du cimetière de Zaturynske.
“La mort n’est que l’abandon d’une enveloppe devenue obsolète. Comme un lézard qui perd sa queue. Je considère la mort comme quelque chose de normal. Elle n’existe pas.” C’est ainsi que Maksym Ostiak parlait de la mort dans l’une de ses interviews. Ses amis se souviennent que Maksym croyait en la réincarnation et n’avait pas peur de mourir. Il disait que la mort était un moyen de sortir de la matrice. Il avait néanmoins sa propre vision de la vie éternelle.
“Il y a au moins deux façons de vivre éternellement: l’une est de continuer à vivre à travers ses enfants, l’autre à travers ses idées. La musique est aussi une idée.”
Outre son héritage musical, Maksym Ostiak laisse derrière lui sa jeune fille, Ruta. La petite fille a les mêmes yeux bruns et les mêmes boucles indisciplinées que son père, ainsi que son tempérament et son énergie débordante.
“Avant, je pensais que les enfants ne faisaient que copier le comportement de leurs parents. Maintenant, je comprends le rôle que jouent les gènes”, explique sa mère. Elle a conservé la batterie de Maksym et garde les enregistrements de ses chansons inédites dans un dossier séparé. Elle dit que tout cela appartient à Ruta. Ces objets doivent simplement attendre qu’elle grandisse.
Maksym voulait avoir plus d’enfants et en a beaucoup parlé au cours des six derniers mois de sa vie. Peut-être avait-il compris que tout pouvait s’arrêter à tout moment.
Trois jours avant sa mort, il a écrit: “Chaque jour est un anniversaire. J’ai donc décidé de publier cette démo.” Dans ce morceau, qu’il a chanté avec un ami dans une cuisine, il répète sans cesse le même mot, la voix tendue. On entend un son de guitare saccadé en arrière-plan, et Ostiak crie presque, répétant sans cesse un mot: liberté.

Maksym Ostiak est né le 11 avril 1987 à Poltava. Il est diplômé de l’école n° 31, puis de l’université polytechnique nationale Yury Kondratiuk de Poltava, où il a obtenu un diplôme d’ingénieur civil. En tant que militant civique, il a protégé des bâtiments historiques contre la démolition. Il a participé à la révolution de Maïdan et a été gravement blessé lors des affrontements du 18 février 2014. Il était musicien, chanteur et cofondateur du groupe Reve ta Stohne. Il était doué pour le chant guttural. Dès le début de l’invasion à grande échelle perpétrée par la Russie, il s’est porté volontaire pour défendre Kiev et a participé aux combats à Irpin en tant qu’opérateur de drone. Le 1er juin 2022, il a rejoint l’unité de reconnaissance aérienne du 49e bataillon de fusiliers Carpathian Sich de l’armée ukrainienne. Son indicatif était Ostin. Il est mort au combat le 4 juillet 2022, à l’âge de 35 ans, près du village de Pokrovske, dans la région de Kharkiv. Il est enterré au cimetière Zaturynske de Poltava. Après la mort de Maksym, le groupe Reve ta Stohne a sorti son premier clip vidéo pour la chanson “Panstvo”, écrite pendant les années d’activité du groupe.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

