Texte original : Alena Kozar
Traduction française : Françoise Engel
Mykola Lenok: Cosaque, où vas-tu?
Tout a commencé il y a plus de cent ans dans le village de Pidhaine, près d’Ivankiv, dans la région de Kiev.
Un artisan allemand nommé Pasval vivait ici. Il a été fait prisonnier pendant la Première Guerre mondiale et, après la fin du conflit, il est resté en Ukraine. Outre les combats qui ont détruit des empires, il a apporté avec lui un talent unique issu de son pays natal: Il sait fabriquer des accordéons de style viennois. Il s’agit d’accordéons diatoniques subtiles qui nécessitent des compétences pointues pour être fabriqués et accordés. Pasval a enseigné son art à ses concitoyens. Ils travaillaient de manière artisanale, fabriquant toutes les pièces de l’accordéon à la main. Les apprentis de Pasval, David et Timykh Morhun, sont rapidement devenus eux-mêmes des artisans et ont transmis leur savoir-faire à leur neveu. Les accordéons de style viennois, communément appelés venka, n’étaient pas très demandés car, après la Seconde Guerre mondiale, ils ont été supplantés par les accordéons chromatiques moins chers imposés par le régime soviétique. Cependant, dans les villages de Pidhaine, Kukhari et Teterivs'ke, dans la région de Kiev, on continuait à fabriquer des accordéons diatoniques.
Les années passent, le XXe siècle touche à sa fin, un autre empire s’effondre, et le dernier des Morhun continue à sculpter des résonateurs en bois et à régler des boutons.
Un jour, Ilya Fetisov, musicien et chercheur en folklore ukrainien, lui rend visite. C’est l’une de ses nombreuses expéditions dans les villages ukrainiens à la recherche de traditions authentiques.
Ilya observe l’artisan au travail, regarde des images d’archives de personnes jouant de la venka et emporte ce savoir-faire oublié dans la capitale. C’est là qu’il crée en 2005 une école de danse folklorique traditionnelle, le Bozhychi Ensemble. Il y organise des master classes pour tous ceux qui souhaitent apprendre cet ancien passe-temps ukrainien qui consiste à se réunir et à danser au son de l’accordéon et du tambourin.
Lors d’un de ces cours, il remarque un jeune homme dans la foule: jeune, mince, encore imberbe , curieux et qui enregistre le jeu d’Ilya sur un magnétophone; il garde les yeux rivés sur les doigts du musicien. À la fin d’une danse, Ilya s’approche de l’homme et lui demande, quelque peu agité: “Écoutez, pourquoi m’enregistrez-vous?”. Le jeune homme , MYKOLA LENNOK sourit et s’excuse. “Je veux apprendre à jouer de ce type d’accordéon. Apprenez-moi!”, répond-il à Ilya;
Mykola comprend que jouer du venka n’est pas une tâche facile. Il a un talent naturel pour la musique: il sait jouer d’un autre type d’accordéon, danse le hopak et chante dans la chorale Lybid. Il aurait pu apprendre à jouer d’un accordéon chromatique ordinaire en quelques jours, mais apprendre à jouer d’un accordéon de style viennois prend des mois, des années, des décennies. Ilya Fetisov en joue depuis plus de deux décennies et continue à apprendre. Sur cet accordéon, le son change en fonction de la direction du soufflet, et un bouton peut produire deux sons. Il combine les sons de quatre instruments: en premier violon, en second violon, la basolia et le tambourin.
Cet accordéon est autonome, polyphonique et véhicule la puissance et la passion de la danse folklorique authentique.
L’enseignement débute. Mykola s’avère être un élève brillant. Il est réfléchi et minutieux: il demande qu’un morceau soit joué une centaine de fois. Puis il rentre chez lui, apprend la mélodie, et revient pour jouer quelque chose de complètement différent.
Ce n’est pas parce qu’il ne peut pas apprendre un morceau par cœur, mais parce qu’il recrée inconsciemment la tradition des musiciens ukrainiens. Il ne conserve que la base d’un morceau, puis improvise, le développant à sa manière. C’est ainsi que l’on procédait autrefois dans les villages: chacun mettait un peu de sa personnalité dans la musique. Il faut évidemment en être doté pour la transmettre à travers son instrument. Mykola l’était.
Plus tard, il est devenu musicien régulier à l’école de danse Bozhychi. Seules deux personnes natives de la région peuvent jouer de la venka à ce niveau: Mykola Lenok et Ilya Fetisov.
Lorsque Mykola est sur scène, sa présence est magnétique. Ses doigts appuient sur les boutons et ses pensées semblent voyager loin. Il est ici. Il est ailleurs. Captivé par la musique, il fait sortir de son accordéon des sons qui y sont enfouis depuis des décennies. Il répète des mots qui entraînent les gens, les font tournoyer et les jettent dans une danse — hier, aujourd’hui et toujours. Sa musique pénètre le tissu même des muscles, des épaules, des bras, des mouvements. Hé, hé, hé, encore une fois!
Il commence à être invité à des festivals et aux musées folkloriques de Pyrohiv et Mamayeva Sloboda. Il accepte, mais sur scène, il ressent une tension et un sentiment de responsabilité: il doit commencer et terminer son spectacle à l’heure, s’assurer de ne pas décevoir les organisateurs.
Un jour, après le spectacle, Mykola, le violoniste Andrii et le joueur de tambourin Oleksandr Honcharenko se rendent à la foire, où se trouvent des tentes qui offrent de quoi se sustanter. Il y a beaucoup de monde; les gens rient joyeusement, regardant autour d’eux avec impatience.
Et Mykola et ses amis se mettent soudain à jouer sans accord préalable; ils ont simplement senti l’ambiance et commencé à jouer des chansons ukrainiennes; tout le monde autour d’eux s’est mis à danser.
C’est à cette foire que Mykola a trouvé sa place. Il est devenu l’un des troisti muzyka (trio de musiciens).
Dans les villages ukrainiens, un trio de musiciens — un violoniste, un accordéoniste et un joueur de tambourin — jouait lors des festivals, des mariages et autres événements sociaux. En été, ils jouaient à l’extérieur, partout où les jeunes se rassemblaient, et en hiver, ils jouaient lors de fêtes. Ils jouaient des airs joyeux, tels que le hopak, le kozachok et le karapet. Ils jouaient également des chansons mélancoliques, telles que “Cossack, Where Are You Going”, qui raconte l’histoire d’un guerrier qui n’est pas revenu de la guerre.
Leur art ne nécessite ni scène ni public: les musiciens et les danseurs participent tous à l’action. Ils font partie d’une tradition folklorique où le chant et la danse émergent partout où les gens se rassemblent.
Mykola lui-même ne sait pas comment il est devenu un troisti muzyka. Les vrais musiciens folkloriques ressentent leur art avec leurs tripes, leur instinct. Ils s’enracinent et s’imprègnent de l’expérience des générations passées, issue de courants souterrains qu’aucun empire n’a réussi à tarir. Comment jouer, quoi dire, quand danser, quand faire une blague: cette expérience ne s’acquiert pas dans une acalmie ,elle ne peut être ressentie que dans un souffle d’air chaud lors d’une fête foraine, Mykola l’a ressenti. Ses racines étaient profondes.
Il prend l’accordéon. Il regarde à droite, hoche la tête à gauche. Il pose ses doigts sur les boutons et, levant un sourcil, s’exclame: “Les Polonais, les Allemands et les Turcs, ils dansent tous le krakowiak! Quant à nos gars, les Cosaques, ils dansent le hopak!”.
Il n’est pas dans un vieux village ukrainien, mais dans une ville moderne, et la tradition des fêtes où l’on se réunit pour chanter et danser a été presque entièrement éliminée par l’occupation soviétique. Pourtant, lorsque les gens entendent ses cris “Hop, hop!”, ils se mettent à danser un peu, avec reconnaissance et surprise.
Quelqu’un dit: “Les gars, voici de l’argent, où dois-je le mettre ?”. Mykola regarde autour de lui et enlève sa botte et dit “Ici, dans cette botte!”. Et il continue à jouer, tapant du pied nu.
Les gens sautillent, bondissent, tournent et virevoltent. Ils lui offrent un verre de horilka, et il leur fait signe de la tête de le poser sur l’accordéon.
Il l’attrape avec ses dents et le boit sans arrêter la musique, puis le repose. Quand il joue, il est imprégné de l’esprit cosaque, même s’il est généralement calme et réfléchi. Il crie: “Hé, hé, une dernière fois!”. Les gens ralentissent, regardent le musicien qui recommence malicieusement à jouer la chanson, et la danse continue.
“C’est la dernière fois!”, crie-t-il, mais ils ne le croient plus et continuent à danser.
Il se sent à son meilleur niveau lors de bals et de fêtes informels.
Pourtant, lorsque Andrii, le violoniste, lui propose de passer une audition au Wild Theatre de Kiev, Mykola accepte.
Au cours de toutes ses années de performances, il n’a pas développé la confiance en soi des artistes expérimentés et il doute que quiconque au théâtre apprécie sa manière de jouer.
Hors il s’avère que Maksym Holenko, le metteur en scène de la pièce Red, Black, and Red Again, recherche justement ce type de performance: authentique, passionnée et vivante.
Le spectacle est présenté en première au musée folklorique en plein air de Mamayeva Sloboda. Les poules accourent au son de l’accordéon et les chevaux s’approchent du public pour demander des pommes. Lorsque les combattants de l’Armée insurrectionnelle révolutionnaire d’Ukraine sont sur scène, Mykola et ses collègues musiciens jouent le hopak; lorsque ce sont les communistes, ils jouent faux, “à l’internationale”. Le spectacle est un succès, et le trio de musiciens se joint à lui pour une tournée à travers l’Ukraine. Pendant deux ans, ils jouent à guichets fermés dans tout le pays, puis l’invasion à grande échelle commence.
Mykola aurait pu rester et ne pas s’engager dans l’armée. Il a une mauvaise vue. Mais en même temps, il ne pouvait pas rester. Il est animé par la même force qu’enflamme la musique.
Au début, il sert dans les forces de défense territoriale de sa ville natale de Brovary, dans la région de Kiev. Puis il part pour le front: d’abord à Bakhmut, puis à Soledar, Klishchiivka, Chasiv Yar. Il n’emporte pas son accordéon avec lui
lorsqu’il est déployé. Il laisse la musique dans sa vie paisible.
Pour lui, jouer est un moyen de se remettre après les déploiements. Il le dit lui-même après avoir joué Krakowiak lors de sa dernière soirée dansante avec l’ensemble Bozhychi: “J’ai l’impression d’être né à nouveau.” Il ne cherche pas à quitter l’armée. Mais au fil des mois, il perçoit que les courtes permissions militaires ne lui suffisent pas pour s’adonner à la musique.
De retour chez lui après une nouvelle période de service ,La table est dressée et les invités commencent à arriver: ses parents, ses camarades , Tout semble comme avant: une table recouverte d’une nappe, de la nourriture en abondance;
Mykola prend son accordéon et se met à chanter. Mais les chansons familières ne lui procurent aucune joie.
Le visage et les mouvements du musicien trahissent sa tristesse, même s’il essaie de la cacher, comme toujours, en tentant de retrouver sa joie de vivre à travers la chanson. Il range son accordéon et parle des gars qui sont à la guerre.
Soudain, il dit: “Ils m’enterreront en premier.”
“Arrête, Mykola, ne dis pas ça”, l’implorent ses amis.
Il se contente de sourire sous sa moustache. Avec ses racines profondes, imprégnées de la tradition folklorique, il pressent son absence future.
***Début septembre 2024, Mykola Lenok est porté disparu au combat. Il existe trois versions de ce qui a pu lui arriver.
Dans la première version, il est pris sous le feu de l’artillerie. Il est blessé et appelle à l’aide par radio. Mais les secours ne peuvent plus l’atteindre, car le terrain a déjà été pris par les Russes. Il gît sur le sol, incapable de se relever, et voit un drone russe planer au-dessus de lui et larguer une grenade.
Dans la deuxième version, il meurt également, mais il n’est pas seul. Il est avec des amis, ses camarades, qui le traînent loin de l’ennemi et ne peuvent pas le sortir de là: ils sont sous le feu. Ils sont obligés de l’abandonner, et il se retrouve seul. Comme le cosaque de la chanson folklorique, il part vers l’autre côté de la steppe.
Il existe également une troisième version, plus vague, qui ressemble davantage à un espoir qu’à une possibilité réelle. Sa famille et ses amis continuent d’y croire, jusqu’à ce qu’elle se dissipe sous le souffle de la froide réalité. Dans cette version, il est fait prisonnier, il pourrait encore revenir. Il est quelque part là-bas. Il est ailleurs. Captivé par la musique, perdu entre deux mondes. Il continue de vivre dans les souvenirs et dans un espoir qui ne s’éteindra jamais, dans le son mélodieux de son accordéon. Hey, hey, une dernière fois!

Mykola Lenok est né le 13 février 1978 à Brovary, dans la région de Kiev. Il est diplômé de l’Académie municipale de musique R. Glier de Kiev, avec une spécialisation en accordéon. Il a joué avec l’ensemble Bozhychi de musique folklorique ukrainienne, le groupe Zorianytsia, et a chanté dans la chorale Lybid. Il faisait partie d’un trio de musiciens dans la pièce anarchiste de Maksym Holenko, Red, Black, and Red Again, qui a été créée en 2020.
En 2022, Mykola s’est engagé dans les forces armées ukrainiennes. Il a servi comme infirmier de combat dans le 136e bataillon indépendant des forces de défense territoriale à Brovary. Il a participé à la bataille de Bakhmut et a combattu en première ligne près de Soledar, Klishchiivka et Chasiv Yar. Il est probablement mort le 5 juin 2024 près de Chasiv Yar, dans la région de Donetsk. À ce jour, son corps n’a pas été retrouvé et rapatrié, il est donc officiellement porté disparu au combat. Il laisse derrière lui sa femme Olesia et ses deux fils, Nazar, 11 ans, et Bohdan, 2 ans.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

