Texte original : Diana Deliurman
Traduction française : Colette Nys-Mazure et Corinne Mennesson Llerena
Oleh Kliufas: Un poète en vadrouille
“Cet homme était une tête brûlée. Les hommes courageux tels que lui se distinguent, ensuite, Ils sont effacés de ce monde”, déclare Yurko Rybar à propos de son ami poète Oleh Kliufas.
Le courage d’Oleh était manifeste dans plusieurs domaines à commencer par sa poésie. En rendant visibles les mots, Oleh s’attaquait avec enthousiasme à des formes poétiques complexes; il en créait parfois de nouvelles: les scarabées [1], les crabes littéraux [2] et les inépuisables.[3]
Oleh Kliufas écrivait avec un zèle soutenu. Il traduisait une chanson en un clin d’œil. Il composait des poèmes tous les jours, où qu’il soit. C’était le cas pour ses scarabées, qu’il continuait à jeter sur papier dans le bunker, pendant la défense de l’Est. Un bout de papier recouvert d’une suite de mots, à première vue, incompréhensibles se retrouva dans les mains du commandant:
Pas seul
Oh toi
Toi et toi
Commandant qui s’en est vraiment alarmé: “Quel genre de code est-ce? Êtes-vous un espion? !”
Selon l’amie d’Oleh, la poète et artiste Daryna Pazenko, cette poésie ne peut être comprise à la première lecture. “Elle doit être étudiée”, dit-elle. “La perception qu’avait Oleh de tout ce qui était réel et abstrait était aussi ‘palindromique’ que ses crabes littéraux: il aimait juxtaposer, refléter et renverser les pensées, en considérant chaque chose d’un point de vue tout à fait singulier.”
Daryna considère que son œuvre manque de sérieux, ce qui était particulièrement manifeste dans une série de poèmes intitulés inépuisables, où chaque mot était un néologisme.
“L’étendue de ses opinions, de ses émotions et de ses sensations ne pouvait pas tenir dans les limites d’un seul univers, alors il a créé le sien, nourri de significations insolites et d’absurdités”, explique Daryna.
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Oleh était un chercheur depuis l’enfance. Il a commencé à lire à quatre ans, assis dans son parc entouré de livres. Un peu plus grand, le garçon aimait s’asseoir sur le pas de la porte et lire à voix haute. En général, un petit public de poussins et de canetons tournait autour de lui.
Cette même passion pour l’aventure et la découverte a conduit le jeune Oleh à se rendre à bicyclette dans le village de certains membres de sa famille, situé à cinquante kilomètres de chez lui. Il était sûr d’atteindre sa destination, car il se souvenait bien du chemin. Par hasard, le garçon fut aperçu par une enseignante qui vivait dans un village voisin. Reconnaissant Oleh, elle lui a demandé de faire demi-tour et l’a raccompagné chez ses parents.
Il passa alors de la troisième à la cinquième année. Excellent élève. “Il se serait simplement ennuyé”, explique son frère Ihor.
Oleh était avide de connaissances, sans préjugé pour aucun domaine. Selon ses proches, il pensait au-delà des limites des systèmes et était réceptif à de nouvelles perspectives. Cependant, Oleh aimait débattre et poser des questions provocantes. Il aimait montrer à ses interlocuteurs une vision plus large des choses. Souvent, lui et son père veillaient tard dans la nuit lors des réunions de famille, discutant d’histoire, de philosophie ou de tout autre sujet. “Quand tout le monde allait se coucher, ils continuaient ou commençaient à débattre”, raconte Anastasiia Kliufas, la femme d’Ihor.
Oleh ne souhaitait pas accumuler des biens matériels, à l’exception de livres intéressants ou d’objets uniques. Il accordait une grande valeur à sa riche bibliothèque, qui comprenait des ouvrages de littérature ukrainienne et mondiale, des éditions étrangères de livres de philosophie et d’histoire, des encyclopédies, des livres pour enfants, divers dictionnaires, du matériel d’autodidacte, des essais et des cartes postales. Ihor et Anastasiia ont trouvé dans sa collection un article concernant Jorge Luis Borges. Il y mentionnait que Borges rêvait de devenir un livre après sa mort.
“Pour comprendre en partie Oleh, il faudrait relire tous les livres de sa bibliothèque. Ils constituent un flux d’idées, une partie de lui-même”, explique Anastasiia.
Oleh se plaisait aussi à mener des expériences culinaires, jusqu’à mélanger des ingrédients. Une fois, il publia une photo de son plat sur les réseaux sociaux avec la légende suivante: “Soupe de boulettes de viande au thym, sésame grillé et zestes de mandarine à la mode des Pouilles”. Ses amis étaient impressionnés par de telles recettes. Cependant, un peu plus tard, Oleh avoua qu’il les avait pour la plupart inventées.
“Si Kliufas préparait du bortsch, on y aurait forcément trouvé des cerises, de la crème ou de l’ananas. C’était un conteur. Mais un conteur sincère”, explique Daryna Pazenko.
Selon Yurko Rybar, Kliufas avait l’habitude de marcher sur le fil du rasoir. Il pouvait hurler quelque chose, jouer comme un acteur. Cependant, il ne lissait pas ses mots ou ses images, tout était improvisé. C’est pourquoi, dans l’armée, Oleh reçut le surnom de “Jazz”.
“Le jazz, c’est avant tout de l’improvisation. L’essentiel est de provoquer, de suivre sa propre ligne, quitte à tordre les choses. Il s’agit de lancer des mots dans tous les sens”, explique Yurko Rybar.
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Les membres décontractés du groupe Myklukho Maklai ont un jour invité Oleh à une répétition. Là, ils s’exclamèrent: “Oh, tu écris!” Oleh s’est porté volontaire pour traduire une chanson entraînante des marins qui descendaient le Mississippi. Il apporta la traduction à la répétition suivante.
Oleh s’est attaqué à des chansons de niche dans différentes langues: de l’anglais et de l’espagnol au hongrois et au lituanien, même s’il ne les maîtrisait pas couramment. “Oleh était un phénomène. Il n’avait pas besoin de parler couramment une langue pour la traduire. Oui, il disposait de divers dictionnaires, mais surtout d’un sens aigu du rythme et de la compréhension des paroles pour une traduction littéraire de qualité. De l’intuition, un vrai don…”, s’émerveille son frère.
Oleh aurait pu composer ses propres chants de marins. “Il est littéralement descendu du bateau pour se mêler à nous, de manière très poétique et personnelle”, se souvient Daryna Pazenko à propos de sa rencontre avec Kliufas lors d’une descente en rafting.
Ces dernières années, Kliufas avait l’habitude chaque été de coiffer son chapeau de cow-boy caractéristique pour de nouvelles aventures le long du Dniestr, le fleuve sinueux. Il passa environ deux semaines avec ses fils, Maksym et Severyn, dans le cadre d’une expédition ethnographique avec la Société du Lion. Cependant, comme souvent, il décida spontanément de prolonger le voyage. Là, parmi ses semblables, il chantait également: il existe une vidéo [4] où Oleh interprète un morceau lemko [5] d’une voix basse de jazz tandis que son ami annote et ajoute des paroles.
Oleh avançait avec fierté dans ce monde. Il n’avait pas peur de s’exprimer. Par exemple, il dansait de manière un peu maladroite mais librement lors de spectacles musicaux ou de fêtes — la danse de Saint-Guy, [6] comme il l’appelait. Ou bien il commentait tout ce qu’il voyait comme un artiste de stand-up. Il était une joie pour tout le monde. Ou encore, il fredonnait de la bossa nova portugaise, qu’il avait lui-même traduite:
Toi, avec ta musique, tu perds l’essentiel:
que même là, où il n’y a ni timbre ni harmonie,
le cœur bat douloureusement au plus profond de soi,
que même là, où il n’y a ni timbre ni harmonie,
il y a une chaleur au fond du cœur.
“Tout en Oleh était expressif: son nom comme son apparence. Petit, les épaules étroites, plutôt râblé. Les clavicules resserrées, le dos raide. Il ressemblait à un clou. Un nez fin et long recourbé de canard. Des yeux énormes et globuleux”, décrit son ami Yurko Rybar.
Quand il a appris qu’Oleh serait inhumé à Mostyska, ce dernier a été surpris, car il s’avéra que Kliufas n’était pas originaire de Lviv! Tout le monde le connaissait dans les cercles intellectuels de Lviv. “Pour écrire, il faut vivre parmi les gens”, observe Yurko.
Kliufas était donc en quête d’expériences et d’impressions. La vie est courte, il faut en profiter au maximum. Il se rendait plus souvent dans le centre de Lviv que chez lui. On le voyait fréquemment devant le club de jazz Kryva Lypa ou dans la rue Arménienne, dans des endroits comme Dzyga, Facet ou Facetka. Le groupe Miklukho Maklai considérait même Facetka comme sa “paroisse”. Ils s’y réunissaient et chantaient leur chanson avec Oleg:
Si j’avais des ailes d’aigle,
Si je pouvais voler…
Une autre caractéristique remarquable d’Oleh était sa capacité à s’intégrer naturellement dans différents milieux tout en restant fidèle à lui-même. Il trouvait des points communs avec des artistes estimés de la chorale Prometheus, de la scène artistique underground, des enfants et des soldats. Il passait sans difficulté de l’un à l’autre. Oleh disait souvent: “On peut toucher quelqu’un par un mot , on peut entrer en contact avec lui par une phrase, une conversation.”
Selon Daryna Pazenko, sans Oleh, Lviv, calmée. Lorsque Kliufas est parti au front, le légendaire club de jazz LV Cafe qu’il portait dans son cœur a également fermé ses portes. “Nous avions l’habitude de dire entre nous: le jazz a quitté Lviv”.
*
Six mois avant le début de la guerre totale, Kliufas écrivait dans un poème intitulé “À la guerre, comme à la guerre”:
Tu parles
cœur à cœur
mais dans ces cœurs
des mines explosent
à la guerre
comme à la guerre
parfois, tu l’écris
parfois non
En février 2022, rejoindre la défense territoriale de Lviv était presque impossible. Mais Oleh Kliufas réussit. Au printemps, il suivait déjà un entrainement et, depuis le front, il encourageait ses amis à s’engager dans l’armée. Il dit à Yurko que tout pouvait être appris pendant le service militaire: “Regarde-moi. Je n’ai rien d’un Rambo.”
Oleh s’est engagé dans l’armée sans fanfaronnade inutile. Il comprenait que, comme tous les soldats d’infanterie, il prenait un risque, car il était une cible de choix pour l’ennemi. Mais quelqu’un devait se battre.
Au poste de Bakhmut, il avait le don de calmer ses amis à l’arrière. Pendant la guerre, il a créé de nombreuses nouvelles œuvres et poursuivait les traductions. Il n’a pas davantage manqué l’occasion de participer aux concerts à domicile de la communauté artistique SvitOhlad house, même s’il en était éloigné. Son frère pense que c’est sa créativité qui a permis à Oleh de tenir le coup.
Ce qui a également aidé celui qu’on appelait “Jazz”, c’est son retour à la vie civile. Lors d’une permission de dix jours, son activité créatrice explosa. “Quand Oleh est revenu, sa joie de vivre à la Skovoroda [7] nous inspirait par sa vitalité”, se souvient Daryna Pazenko.
Oleh ajoutait volontiers la phrase “Mais ce n’est pas certain”. Lors d’une conversation avec des amis qui vira au thème des épitaphes, ils plaisantèrent: “Oleh, un jour, dans un avenir lointain, tu devrais faire inscrire cela sur ta pierre tombale.” Il y réfléchit et accepta: “Ici repose Oleh Kliufas, mais ce n’est pas certain.”

Oleh Kliufas est né le 9 juin 1980 dans le village de Volostkiv, dans la région de Lviv, au sein d’une famille d’enseignants. Il a suivi ses études primaires et secondaires à l’école de Volostkiv. En 1996, il a obtenu son diplôme à l’école secondaire n° 1 de Mostyska. Il a commencé à écrire des poèmes de différents genres dans les années 1990, créant notamment plus de 300 palindromes. Il a traduit des chansons classiques et modernes de l’anglais, du portugais, de l’espagnol, de l’italien, du géorgien, du français, du lituanien, du polonais, du tchèque, du bulgare et du hongrois vers l’ukrainien, et de l’ukrainien vers d’autres langues. En 2001, il a obtenu un diplôme en philosophie à la faculté de philosophie de l’université nationale Ivan Franko de Lviv. Il a participé activement aux manifestations “Ukraine sans Kuchma”, à la révolution orange et à la révolution de la dignité. Il a vécu et travaillé à Lviv. Il était directeur régional des maisons d’édition Metodyka et Linguist. En mars 2022, Oleg s’est volontairement engagé dans la 125e brigade de défense territoriale des forces armées ukrainiennes. Il a combattu dans les régions de Soumy, Kharkiv et Donetsk. Il a été tué le 13 juin 2023 près du village de Rozdolivka, dans la région de Donetsk. Oleh laisse derrière lui deux fils, Severyn et Maksym.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

