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Texte original : Anna Romandash

Traduction française : Éric Brucher

Oleh Sobchenko: cosaque, artiste et défenseur de la nature

“Nous avons veillé à ce qu’une bougie brûle en permanence sur sa tombe tout au long de l’automne et de l’hiver. Cela nous aide à supporter un peu mieux son absence. C’est comme si cela réchauffait son âme”, explique Olha Kryvolap, bénévole et amie d’Oleh, qui tente de retenir ses larmes en me parlant de lui, malgré sa voix tremblante.

“Sa mère, Olha Fedorivna, apporte chaque jour à Oleh le café qu’il aimait tant”, ajoute-t-elle. Je peux à peine retenir mes larmes.

La tombe d’Oleh Sobchenko — militant dévoué, bénévole, artiste et soldat — est ornée de fleurs. Les couleurs des soucis, des tournesols et des dahlias se marient à celles des deux drapeaux qui flottent au-dessus d’eux: bleu et jaune, rouge et noir.

En regardant la photo d’Oleh, je vois un jeune homme avec un sourire malicieux et un regard confiant et espiègle. Tout dans l’image d’Oleh Sobchenko évoque l’esprit des Cosaques. C’est exactement ainsi que ses amis et sa famille le décrivent: un vrai Cosaque et un vrai guerrier. De plus, Oleh était un artiste qui chérissait la beauté et la créait de ses propres mains. À travers son art, Oleh a préservé l’histoire ukrainienne, qu’il aimait et respectait, en restaurant des monuments dédiés aux insurgés ukrainiens et aux soldats de la République populaire ukrainienne.

Le 24 janvier 2023, Oleh est décédé à Vuhledar, dans la région de Donetsk, peu avant d’avoir atteint l’âge de cinquante ans. Un monument rendant hommage aux héros de la guerre russo-ukrainienne, dont Oleh, a été érigé à Kholodny Yar, une ville dont l’activiste a ardemment protégé l’histoire.

Ses amis disent qu’il était important pour Oleh de savoir que les monuments dédiés aux combattants pour l’indépendance lui survivraient et que leur mémoire perdurerait même lorsque ses contemporains auraient disparu. Il fait désormais partie des héros dont il a lui-même pris soin toute sa vie.


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“Nous comprenions qu’une guerre plus importante allait éclater tôt ou tard, et Oleh s’y préparait”, explique Ihor Lutsenko. “Le 25 février, nous étions déjà à la périphérie de Kiev, qui était alors devenue une véritable ligne de front.”

Ihor Lutsenko est militaire et militant. Il a rencontré Oleh en 2014, au début de la Révolution de la Dignité. Oleh était sur le Maïdan dès les premiers jours du soulèvement. Il faisait partie des militants qui ont “marché” sur Mezhyhirya, l’ancienne propriété de l’ancien président Viktor Ianoukovitch. Ces militants luttaient contre l’impunité de l’élite politique et ont ensuite été pourchassés par les titushky, des provocateurs à la solde du pouvoir.

Les agents du Berkut ont gravement blessé Oleh pendant la révolution, et ses amis ont dû l’emmener à Lviv pour qu’il y soit soigné. À cette époque, les militants de l’Euromaïdan étaient persécutés à Kiev, et il était dangereux pour Oleh de rester sur place. Malgré ses blessures, il était impatient de revenir, car il n’avait pas l’habitude de rester en marge des événements importants dans le pays. Dès 2012, Oleh avait rejoint le “Maïdan linguistique”, où il avait entamé une grève de la faim dans le centre de Kiev lorsque le gouvernement dirigé par Ianoukovitch avait tenté de supprimer l’usage de la langue ukrainienne. Oleh a également cherché à obtenir justice pour les meurtriers de Vasyl Serhiyenko, journaliste, militant et héros des Cent célestes, torturé à mort dans la région de Tcherkassy au printemps 2014. Oleh a constamment soutenu la veuve du journaliste, a assisté aux audiences du tribunal et n’a pas laissé les autorités classer l’affaire.

En 2014, lorsque les troubles ont commencé dans l’est, Oleh a été l’un des premiers à s’y précipiter. À cette époque, il n’y avait ni armes ni armée organisée, et la défense du pays reposait sur des volontaires et des militants.

“En avril 2014, lorsque les premiers affrontements ont commencé dans le Donbass, Oleh et moi nous y sommes rendus”, raconte Ihor Lutsenko. “Bien sûr, le principal problème à l’époque était de trouver des armes, car nous voulions être pleinement prêts au combat.” Après la révolution et la fuite du président Ianoukovitch et de son gouvernement, la défense de l’Ukraine reposait sur l’auto-organisation de la société civile. Sobchenko et Lutsenko ont essayé de trouver leur place dans ce mouvement.

Oleh a rejoint le bataillon Azov et a combattu avec eux dans les zones les plus chaudes du Donbass.

“Notre commandant est mort en août lors de l’assaut sur Ilovaisk”, poursuit Ihor. “Ce furent des événements tragiques. Oleh a continué à servir, et en 2016 il a été démobilisé et soigné pour ses blessures. En tant que volontaires — une sorte d’équipe de reconnaissance aérienne sauvage —, nous nous rendions régulièrement au front pour aider nos troupes.”

La guerre dans l’est s’est poursuivie et Oleh s’est lancé dans une nouvelle bataille contre la pollution de la rivière Ros, près de laquelle il a grandi. Passionné de pêche, il ne pouvait ignorer la mortalité massive des poissons et la prolifération d’algues, alors il a commencé à mobiliser la communauté de Korsun pour sauver la rivière.

Depuis la maison où Oleh a grandi, on pouvait voir toute la beauté de la rivière Ros, car la maison familiale n’en est située qu’à une centaine de mètres. Selon les amis d’Oleh, il ne pouvait s’empêcher d’aimer cette rivière, tout comme il ne pouvait s’empêcher de la protéger de ceux qui la détruisaient.

“Oleh a même publié un message sur Facebook en juillet 2022, où on le voit assis dans les buissons près d’une voiture: on entend des explosions à proximité, il porte un gilet pare-balles et il enregistre une vidéo sur ce qui se passe avec la Ros”, se souvient Olha Kryvolap. “Il pensait à la rivière et à la manière de la sauver, même lorsqu’il nous défendait en première ligne.”

Du vivant d’Oleh, les habitants de Korsun ont déposé une pétition pour préserver la Ros. Elle a recueilli près de trois mille signatures avant d’être bloquée. À la mort d’Oleh, la pétition a rapidement obtenu les signatures nécessaires. Selon ses amis, la perte d’Oleh a mobilisé la communauté. Il s’est toutefois avéré difficile de protéger la rivière sans l’activiste.

“Nous essayons, mais c’est difficile sans Oleh”, soupire Olha. “Il était le moteur de cette initiative.”


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Oleh aimait travailler de ses mains et, selon ses proches, il était doué pour cela. Cette passion s’est transformée en un art consistant à créer et à restaurer des monuments dédiés aux héros ukrainiens.

“Pour Oleh, chacune de ses œuvres était une œuvre d’art. Il était important pour lui non seulement de les installer, mais aussi d’y mettre toute son âme et ses émotions.”

C’est ainsi qu’Oleh Slabospytskyi, un ami et militant communautaire, décrit l’artisan et vétéran. Les deux Oleh se sont rencontrés en 2011 lorsqu’ils ont rejoint les activités de “Heroika”, une fondation caritative qui restaure les monuments dédiés aux soldats de la République populaire ukrainienne (UNR) et à la résistance clandestine. Oleh Sobchenko a trouvé lui-même des informations sur la fondation, a écrit aux fondateurs et s’est porté volontaire pour aider. En tant qu’artisan et menuisier, il a installé des monuments dans différentes régions d’Ukraine, créé des designs avec sa femme artiste, fait des recherches historiques et impliqué les habitants locaux dans son travail.

“Oleh n’a pas créé ces monuments juste pour le plaisir — il s’est identifié à chaque histoire sur laquelle il a travaillé”, explique Slabospytskyi.

“Si le monument concernait une bataille spécifique — par exemple l’armée de l’UNR contre les bolcheviks — , il s’intéressait aux documents d’archives. Il se rendait sur le site de la bataille et essayait d’engager la conversation avec les habitants.”

“Oleh n’avait pas besoin qu’on lui demande deux fois de participer à la création d’un monument”, poursuit-il. “Pour lui, la motivation d’honorer ceux qui sont morts pour l’Ukraine était suffisante pour qu’il donne le meilleur de lui-même.”

Je regarde une des dernières œuvres d’Oleh: il s’agit d’un haut mur de marbre ressemblant à un mausolée majestueux. Au centre se trouve une croix Petliura avec des couronnes de laurier de chaque côté. Au-dessus se trouvent les armoiries et l’inscription “Pro Patria”, ou “Pour la patrie”.

Oleh a travaillé sur ce monument pendant la moitié du printemps et de l’été 2021 dans le village de Velyki Zozulyntsi, dans la région de Khmelnytskyi. Il y a passé presque tout son temps, ne rentrant chez lui que pour de courts séjours, et a construit un grand mémorial à partir de zéro avec l’aide des habitants locaux. Il y a plus de cent ans, les occupants soviétiques y ont exécuté des soldats de l’UNR et ont enterré leurs corps dans une grande fosse. Ces héros sont restés là pendant près d’un siècle, jusqu’à ce qu’ils soient réinhumés selon les traditions chrétiennes.

Le monument a été inauguré le jour de la fête de l’indépendance en 2021, pendant une période de calme relatif où Oleh a pu trouver le temps de se consacrer à l’activisme et à l’art. Quelques mois plus tard, la Russie lançait une invasion à grande échelle et Oleh se rendait à Kiev pour défendre la patrie.

Ses amis racontent qu’il avait des projets pour de nouveaux monuments, de nombreuses idées pour promouvoir l’histoire ukrainienne et continuer à se battre pour son fleuve bien-aimé. Tous ces projets ont été mis de côté avec le début de la guerre totale.

“Oleh a joué un rôle clé dans la défense de Kiev au début de l’invasion à grande echelle”, explique Ihor Lutsenko. “À un moment donné, il a pris le commandement de la défense d’un site stratégique au barrage près de Kiev. Si les Russes avaient été assez intelligents pour s’en emparer, je ne sais pas si nous aurions pu conserver cette zone, voire la capitale. Nous étions très peu nombreux, mais grâce au leadership naturel d’Oleh, nous avons réussi à repousser les Russes.”

Au début de la grande guerre, Oleh a rejoint la 72e brigade noire de Zaporizhian et est devenu opérateur de reconnaissance aérienne. Son indicatif était “Chornyi” (“Noir”). Il a combattu dans toutes les zones chaudes jusqu’au 24 janvier 2023. Oleh avait 49 ans.


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“Quand Oleh est mort, les Zaporogues noirs ont allumé des feux. Ils ont apporté un tulumbas, un tambour ancien utilisé au combat par les Cosaques de la Sich de Zaporizhian, et l’ont frappé lorsque le cercueil a été transporté hors de l’église. Ils ont escorté Oleh jusqu’au cimetière au son de ses chansons ukrainiennes préférées”, raconte Olha. “Ils ont également placé une kytayka rouge sur son visage, conformément à la tradition cosaque.”

Olha est convaincue qu’Oleh connaissait et ressentait les forces de la nature et qu’il était issu d’une lignée cosaque. Tout cela alimentait son amour de la liberté, sa forte volonté, sa détermination et sa lutte persistante contre l’injustice.

Oleh a été enterré dans l’Allée des héros de sa ville natale, Korsun. Sa femme a conçu un projet de mémorial pour les soldats tombés au combat à partir de ses croquis; il avait l’intention d’ériger de tels mémoriaux dans toute l’Ukraine. Le projet est actuellement en phase de planification et les proches souhaitent ériger le monument d’Oleh à l’été 2024.

Les proches rassemblent également des souvenirs d’Oleh afin de les publier dans un livre. La fille d’Oleh prépare les illustrations. Un monument dédié à Oleh et aux autres défenseurs a été inauguré à Kholodny Yar, dans la région de Tcherkassy, lors de la fête connue sous le nom d’Intercession de la Théotokos en 2023.

“Oleh est devenu une légende de son vivant”, raconte Olha. “J’étais émerveillée de voir comment une seule personne pouvait faire autant de choses utiles pour la société. Activisme, rivière, histoire, guerre… Si tout le monde faisait de même, nous aurions vaincu l’ennemi depuis longtemps.”

Même pendant la guerre totale, Oleh parlait de la douleur de perdre ses frères d’armes. Il confiait à ses amis l’aliénation qu’il ressentait en voyant mourir certains des meilleurs éléments du pays.

“Oleh a très mal vécu la perte de ses frères d’armes”, se souvient Olha. “Il a écrit un jour: ‘Je ne voudrais pas que les gens me pleurent profondément et longtemps si je venais à disparaître. Car le chagrin enlève toute force et peut mener au désespoir. Je veux que tout le monde soit en colère, heureux et se sente bien.’

“Je veux que tout le monde soit en colère, heureux et se sente bien”: telles sont les paroles gravées sur le monument dédié à Oleh à Kholodny Yar.

Cette inscription nous rappelle que, malgré les pertes, nous devons serrer les dents et ne pas abandonner. C’est ce que voulait Oleh. Ses proches s’efforcent de vivre selon ses instructions: redresser les épaules, rassembler leur courage et continuer à se battre.

Oleh Sobchenko est né le 4 décembre 1973 dans la ville de Korsun-Shevchenkivskyi, dans la région de Tcherkassy. Il a terminé ses études dans sa ville natale et s’est révélé prometteur dans le domaine sportif, en particulier dans le combat au corps à corps. Pendant la crise économique des années 1990, il est parti travailler en Russie, où il a rencontré sa future épouse Zhanna, également ukrainienne, et est rentré chez lui avec elle. Il s’est porté volontaire pour la fondation Heroika. Avec son épouse, qui est artiste, il a conçu des monuments commémorant les combattants ukrainiens pour la liberté. Il était un leader civique actif: il a créé l’organisation “Save the Ros River”, a participé au Maïdan linguistique et à la Révolution de la Dignité, et a demandé justice pour le meurtre de son compatriote et militant de l’Euromaïdan Vasyl Serhiienko. Au début de la guerre russo-ukrainienne en 2014, il a rejoint le régiment Azov et a combattu dans l’est jusqu’en 2016. En 2019, il a reçu l’Ordre du Courage de troisième classe pour ses activités pendant la Révolution de la Dignité. Au début de l’invasion à grande échelle, il a rejoint les Black Zaporozhians [Zaporogues noirs] et a servi comme opérateur de reconnaissance aérienne. Il a participé à la bataille de Kiev, où il a joué un rôle important dans l’arrêt de l’avancée russe à Moshchun, l’une des directions clés de l’attaque russe sur la capitale. En mai 2022, il a reçu l’Ordre du Courage de deuxième classe. Il est décédé le 24 janvier 2023 à Vuhledar, dans la région de Donetsk. Il a reçu à titre posthume l’Ordre du Courage de première classe en août de la même année.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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