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Texte original : Anna Romandash

Traduction française : Tuyêt Nguyen

Oleksandr Menshov: Un écrivain qui a créé l’Histoire

“La dernière fois que j’ai parlé avec Sasha, c’était le 14 novembre 2023”, me dit Liudmyla. “C’était le 20è anniversaire de notre mariage. Après notre conversation, il m’a dit qu’il allait prendre son poste. Nous ne nous sommes plus parlé depuis. Il est mort le 17 novembre”.

Liudmyla Menshova parle de son mari décédé près du village de Klishchiivka, dans la région de Bakhmut. Il y a défendu l’Ukraine en tant que sergent de la 22e brigade mécanisée indépendante. En temps de paix, Oleksandr était un écrivain qui aimait et étudiait son Kherson natal et souhaitait décrire ses expériences de guerre. Mais il n’en a pas eu l’occasion.

Son dernier livre, “Me, Fox, and the Occupation”, est sorti une semaine après la mort de l’écrivain. C’est un journal de la vie à Kherson pendant les premiers mois de la guerre. Sur la couverture se trouvent des photos de la vie quotidienne d’Oleksandr pendant l’occupation, ainsi que de Fox, l’animal de compagnie qui a inspiré le titre du livre.

Fox interrompt notre conversation avec Liudmyla. Tandis que Liudmyla raconte comment elle a appris la mort de son mari, Fox nous réconforte dans les moments les plus difficiles avec son ronronnement.

“Sasha aimait beaucoup Fox. Il aimait les animaux en général”, confie Liudmyla, tandis que le chat ronronne près d’elle. “Quand nous avons fui l’occupation, j’ai suggéré de laisser Fox avec mes parents, mais Sasha était contre. Il a dit: ‘Non, c’est un membre de la famille.’ Et c’est ainsi que Fox a voyagé avec nous jusqu’à Vinnytsia.”

La famille s’est installée à Vinnytsia après avoir quitté Kherson, occupée. C’est là qu’Oleksandr a trouvé un emploi, s’est engagé et est parti suivre une formation militaire pour défendre l’Ukraine. Il ne voulait pas que sa famille s’inquiète pour lui lorsqu’il était en première ligne. Il disait à sa femme qu’il se trouvait sur la troisième ligne de défense, alors qu’en réalité il était déployé dans les zones de combat actives.

Les frères d’armes d’Oleksandr ont ensuite raconté à Liudmyla que Tavryk — c’était son indicatif — n’avait pas peur d’aller dans les endroits les plus dangereux et prenait grand soin des soldats plus jeunes.

Il n’écrivait pas lorsqu’il était au front, mais avait des projets pour de nouvelles œuvres. L’écrivain a également suivi ce qui se passait dans la littérature ukrainienne pendant la guerre.

“Il rêvait que ses livres soient lus”, explique Lyudmila. “Il a dit: ‘Je veux que mes livres soient dans les bibliothèques.’ Et il les distribuait, même lorsque nous étions sous occupation.”

“Et il n’a jamais cessé de croire que tout irait bien”, ajoute-t-elle.


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Oleksandr a toujours aimé lire. Enfant à Kherson, pendant que ses camarades faisaient du vélo ou jouaient au football, il allait à la bibliothèque. Une fois, il a même essayé d’emprunter de la littérature académique, mais n’y est pas parvenu. La bibliothécaire locale ne comprenait pas comment un enfant de dix ans pouvait lire des livres pour adultes, alors elle ne laissait pas Oleksandre les prendre. Plus tard, l’écrivain a déclaré qu’il aurait aimé travailler lui-même comme bibliothécaire et être entouré de livres.

Peu de temps avant sa mort, alors qu’il était au front, Oleksandr a fait son dernier cadeau à ses proches, même s’il n’avait presque pas d’Internet: il a acheté un livre pour enfants pour son petit neveu. Selon l’écrivain, un livre était toujours le meilleur cadeau. Il avait laissé derrière lui une immense bibliothèque à Kherson, où la famille envisageait de retourner après la guerre.

Liudmyla se souvient que son mari écrivait depuis toujours, depuis qu’elle le connaissait. “Un technicien” titulaire d’un diplôme en technologie du génie mécanique, Oleksandr trouvait du temps pour écrire aussi bien quand il travaillait comme ingénieur de procédés que plus tard, lorsqu’il est passé au commerce et aux ventes. Ses thèmes allaient de l’histoire alternative de l’Ukraine aux récits policiers et, pour finir, aux réflexions sur la guerre et l’occupation.

“Sashko a un livre intitulé Réimpressions des Brouillons Inachevés. Il y est question de la Seconde Guerre mondiale, de l’occupation de Kherson”, se souvient Oksana Pohomii, militante et bénévole de Kherson qui a bien connu Oleksandr.

Ce livre dévoile une histoire alternative des années 1940. Oleksandr voulait montrer à quoi ressemblait la lutte clandestine pour le recouvrement de l’indépendance ukrainienne dans la région de Kherson. Bien que l’histoire soit fictive, l’écrivain l’a étayée avec des documents réels, tels des journaux en langue ukrainienne datant de la guerre. Pour ce faire, Oleksandr a longuement étudié cette époque et travaillé avec les archives de sa ville natale, ainsi qu’en Allemagne et en Hongrie.

“Je me souviens de la façon dont Sasha était assis devant l’ordinateur et traduisait de l’allemand”, se souvient sa femme. “Il a trouvé des informations qui révélaient la véritable histoire de Kherson, et non la version russe. Les gens étaient impressionnés par la manière dont Sasha avait réussi à découvrir tout cela.”

Même pendant l’occupation de Kherson, Oleksandre a continué à lire des documents historiques et des mémoires sur l’entre-deux-guerres pour mieux comprendre comment les Ukrainiens ont vécu les périodes sanglantes du XXe siècle, ainsi que comment survivre à la guerre russe actuelle. Il consigne ensuite ses réflexions dans un journal qui devient la dernière œuvre de l’écrivain.

Oksana Pohomii note: “Ses livres sont une littérature complexe. Ils font réfléchir et établissent des parallèles intéressants entre le passé et le présent.


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Lorsque l’occupation de la ville a commencé, Oleksandre a été l’un des premiers à m’écrire pour me demander si j’avais besoin d’aide”, raconte Lilia Vizhichanina. Elle travaille à la bibliothèque scientifique de Kherson, où elle invite souvent Oleksandr à des rencontres littéraires. Il y rencontra des lecteurs et y amena ses enfants, qui étaient également de fervents lecteurs.

Pendant l’occupation, Oleksandr a arrêté d’aller travailler et a essayé d’écrire, mais au début, rien n’en est sorti. Ce n’est qu’au bout de quelques semaines qu’il s’est remis du choc initial et qu’il a alors commencé à prendre des notes sur la vie quotidienne sous l’occupation. À cette époque, les soldats russes traquaient les militants ukrainiens à Kherson. Parmi les plus grands ennemis des occupants figuraient les membres de Plast, la plus grande organisation de scoutisme d’Ukraine

Plast a fait son apparition à Kherson quelques années avant l’invasion à grande échelle, et lorsqu’Oleksandr a entendu parler du nouveau centre de la bibliothèque régionale de Kherson, il y a immédiatement amené sa plus jeune fille. Il participait constamment aux activités de l’organisme, rédigeait des publications historiques pour le site Internet et était l’un des plus grands amis de Plast dans la ville. Pendant l’occupation, de nombreux membres de Plast ne pouvaient pas quitter la ville, alors Oleksandr les a aidés en leur livrant de la nourriture, contournant habilement les points de contrôle russes.

“Nous sommes restés sous occupation pendant six mois”, se souvient Liudmyla. “Nous avons décidé de partir parce que nous comprenions que les enfants devaient étudier et que sous l’occupation, l’enseignement se faisait uniquement en russe. J’ai quitté mon travail parce que nous ne voulions pas de salaire en roubles. Nous avons quitté la ville en août 2022.”

“Nous souhaitons qu’il y ait davantage d’endroits à Kherson où la communauté puisse se rassembler et lire des œuvres ukrainiennes”, déclare Oksana Pohomii. “Nous avons déjà une grande bibliothèque avec les livres et manuscrits d’Oleksandr. C’est pourquoi nous voulons que le centre porte le nom d’Oleksandr, car il aimait tellement l’Ukraine et notre culture.”

Cinq jours avant sa mort, Oleksandr a posté une photo de la bibliothèque scientifique détruite de Kherson, qu’il avait si souvent visitée. Ce jour-là, les Russes avaient presque entièrement détruit la bibliothèque.

Quelques minutes après cette publication, Oleksandr a fait son dernier post sur Facebook: un selfie pris dans un abri de fortune à Donetsk. Sur la photo, il paraît encore jeune mais fatigué, avec une barbe partiellement grise, un visage émacié et un regard pensif dans ses yeux gris. La photo est sans légende. Après avoir posté, Oleksandr a réussi à parler à sa femme pour la féliciter à l’occasion de leur anniversaire de mariage. Puis il est parti vers la ligne de front pour la dernière fois.

Oleksandr Menshov est né le 13 mars 1977 à Kherson. Il a fait ses études supérieures dans sa ville natale et a travaillé comme ingénieur de procédés, agent commercial et conseiller commercial. Il était un lecteur assidu dès son plus jeune âge et écrivait dans les genres de l’histoire alternative et de la fiction policière. En 2017, il a fait ses débuts au concours littéraire Nation littéraire de Dnipro avec la nouvelle Vérification de l’éternité sur l’histoire alternative de l’Ukraine moderne”. En 2019, il a fait sa première apparition au Book Arsenal avec le roman The Third Tertius, sélectionné pour le concours littéraire KM-Books. En 2020 a été publié Reprints of Unfinished Drafts, un livre qui propose une histoire alternative de la Seconde Guerre mondiale.

Un an plus tard, Oleksandr a obtenu le Prix littéraire pan-ukrainien nommé d’après Ihor Fedorov pour sa nouvelle The Trigger Principle. Il a passé six mois à Kherson occupée et, à la mi -2022, a déménagé avec sa femme, sa fille, son fils et son chat à Vinnytsia. Là, il a terminé son dernier ouvrage, Me, Fox, and the Occupation, sur l’expérience de la vie à Kherson pendant ces mois. En 2023, il rejoint les rangs des Forces armées ukrainiennes et combat dans l’Est. Il était sergent dans la 22e brigade mécanisée indépendante. Il est décédé le 17 novembre 2023 dans la région de Bakhmut, près du village de Klichtchiïvka. Il est enterré à Vinnytsia, dans l’Allée des Héros du Cimetière de Sabariv. Il était actif dans le milieu culturel de Kherson, faisait des recherches sur l’histoire de sa ville natale et étudiait les archives. C’était un ami de l’organisation Plast de Kherson.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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