Texte original : Yuliya Musakovska
Traduction française : Nicole Gesche
Oleksandr Osadko: Construire l’avenir
J’ai rencontré Sashko pour la première fois en 2008, lors d’une visite à sa femme Hanna, avec qui je venais de me lier d’amitié. Sashko m’est apparu comme une personne plutôt calme, mais très fiable. En sa présence je me suis d’emblée sentie en sécurité, même si à l’époque, il n’y avait pas de réel danger dans un appartement de Ternopil.
Sashko avait cependant immédiatement senti la menace et était prêt à affronter l’ennemi. “Il est plus facile d’allumer une petite bougie que de maudire l’obscurité”, dit l’un des personnages de ses histoires. Nous avons discuté de la menace imminente d’une guerre totale lors d’une fête du Nouvel An à l’aube de l’an 2022. La position d’Oleksandr était bien claire: “Nous devons nous battre”. Pour défendre notre peuple. Il savait déjà ce qu’il ferait, et c’est exactement ce qu’il a fait. Sans aucune expérience militaire, il a rejoint les forces de défense territoriale le lendemain du lancement de la guerre totale de la Russie contre l’Ukraine. Hanna n’a même pas songé à essayer de l’en empêcher, sachant que cela serait inutile. Au contraire, elle était fière de sa décision.
Bien avant le début de l’agression russe dans l’est de l’Ukraine, Sashko avait avoué à sa femme qu’il avait toujours rêvé d’être un soldat, un militaire. “Imagine si j’étais enterré dans un cimetière militaire”, avait-il ajouté. Il se considérait comme son gardien, son protecteur. La sœur de Sashko, Oksana, se souvient qu’enfant, il possédait près de vingt séries de petits soldats, qu’il disposait partout, mettant en scène des batailles et élaborant des stratégies. Cependant, la mentalité soviétique qui régnait dans l’armée ukrainienne à l’époque non réformée, le dissuada de suivre cette voie. Plus tard, il devait habilement dénoncer ce phénomène dans son récit Zero_Zero_Seven (007), où le seul conscrit en bonne condition physique est un espion étranger. Pourtant, Sashko était capable de tractions et de saltos à la barre.
Hanna a appris que son mari écrivait des romans dix ans après leur mariage. C’était elle qui avait toujours été la plus créative de la famille en tant qu’écrivain et artiste. De son coté, Sashko, diplômé en économie, a travaillé de nombreuses années pour subvenir aux besoins de la famille comme ouvrier du bâtiment. Lorsqu’il a montré son premier récit à sa femme, elle n’en crut pas ses yeux: le texte était si bien écrit qu’il n’avait pratiquement besoin d’aucune correction. Hanna n’y apporta que quelques modestes suggestions.
“Je suppose qu’il avait toutes ces histoires en tête”, dit Hanna. “On ne peut pas inventer un texte pareil comme ça en une nuit, on ne peut que le mettre par écrit. Il devait avoir déjà assemblé les histoires. Travailler sur un chantier de construction est l’endroit idéal pour réfléchir; tout en effectuant un travail physique monotone, on est seul avec ses pensées”. Sashko avait des mains en or: il effectuait lui-même toutes les réparations dans la maison et avait transformé à Berezhany une vieille maison en résidence d’été pour la famille.
Ses récits captivants sur la vie des simples villageois sont truffés d’une ironie stupéfiante et imprégnés de réflexions philosophiques. Oleksandr réussit à habilement saisir l’essence du caractère national ukrainien et les réalités de la fin des années 2000. Ses personnages sont créés à partir de la vie réelle, des personnes qui pourraient être reconnues comme nos amis, nos voisins ou nos proches. Ils discutent avec plaisir autour d’un verre d’alcool artisanal et de champignons frits, partageant une sagesse populaire éternelle; d’un geste théâtral tout en tortillant leur moustache, ils abordent alors des changements importants, rééduquant les fonctionnaires corrompus, voire en construisant des vaisseaux spatiaux. N’entendons-nous pas de récits de simples Ukrainiens abattant des drones ennemis avec des bocaux ou arrêtant des chars russes à mains nues?
À la fin des années 2000, les portails littéraires permettaient à tout débutant de présenter ses créations en ligne. Sur la Gogol Academy, Oleksandr Osadko se cachait derrière le pseudonyme “Stakh”. Fascinés par son vivant style d’écriture, les lecteurs attendaient avec impatience chaque nouvelle publication. Toutefois, Sashko ne se considérait pas comme un écrivain et n’avait nulle intention de soumettre son manuscrit à un éditeur.
“Ses textes ne comportent aucun personnage négatif”, note Hanna. “Il y a bien des individus stupides et excentriques, mais ils sont tous bons. Parce qu’il aimait tout le monde pour ce que les gens étaient. Ceux-ci se souviennent de lui avec affection parce qu’il était toujours très accueillant et juste. Il ne parlait jamais des enfants, même les plus jeunes, comme des ‘gamins’, mais les appelait ses ‘amis’. Montrant ainsi son respect pour les autres, cela avait un impact radical sur le ton de la conversation”.
“Il était comme un père pour tout le monde”, se souvient sa fille Sofia, âgée de 20 ans. “C’était un guide qui savait organiser des groupes d’enfants, les mener, leur montrer de nouvelles choses et leur raconter des histoires. Outre mes cousins Yurko et Mario, il rassemblait sur son passage également les enfants du quartier”.
Hanna se souvient avoir été émerveillée: “Même après avoir travaillé tous les jours du matin au soir, pas question de faire la grasse matinée son seul jour de congé. Il fallait toujours qu’on aille quelque part! Dès qu’il ouvrait les yeux, il vérifiait la météo. S’il neigeait, nous saisissions nos sticks (crosses) de hockey; sinon, nous prenions un ballon de football. Dieu l’en garde de ne jamais avoir annulé une seule sortie. Il voulait sans doute se sentir à nouveau comme un enfant”.
Pour Oleksandr, la famille constituait le centre de son univers. Sa fille Sofia se souvient que son père lui accordait toujours beaucoup d’attention, encourageant ses capacités de leadership. Il était intransigeant sur les principes éducatifs et s’efforçait de créer une véritable équipe entre ses enfants. Il soutenait le sport de toutes les manières possibles, en particulier pour Sofia, et était fier de ses résultats au sein de l’organisation scoute Plast. Montrant toujours l’exemple, il l’encourageait lors de toutes ses compétitions, qu’il s’agisse de gymnastique, de combat libre, de boxe ou de tourisme sportif.
Mario, son neveu, que les Osadko avaient élevé comme leur propre enfant, se souvient que lors d’une fête de fin d’année scolaire à la campagne, il avait été le seul à savoir allumer un feu et monter une tente, des compétences qui impressionnaient ses camarades. Il devait tout cela à Oleksandr, qui se souciait de leur avenir en leur transmettant des compétences essentielles de survie et d’auto-organisation.
“Il avait mis en place un système qui fonctionnait automatiquement et toujours sans accroc”, se souvient Hanna. “En arrivant au village, même encore petits, nul besoin de dire aux enfants ce qu’ils devaient faire. Chacun prenait un seau, ramassait les pommes pourries et les emmenait au verger. Sans un mot, chacun connaissait sa tâche. Chacun avait un rôle et un objectif dans ce système. Dans d’autres circonstances, Sashko aurait pu réaliser pleinement son potentiel, car il avait l’esprit vif et comprenait parfaitement comment les choses fonctionnaient. Il était également créatif et en bonne condition physique”.
Grand amateur de bibliothèque, Oleksandr adorait les livres d’histoire et pouvait passer des heures à discuter de l’Assyrie antique ou des guerres puniques. Parmi ses livres préférés figuraient les œuvres en prose d’Erich Maria Remarque, Orange mécanique d’Anthony Burgess, mais surtout Les Chroniques d’Ambre ou Les princes d’Ambre de Roger Zelazny. Ce qui le fascinait le plus, c’étaient les gens, leur monde intérieur, les limites de leurs capacités et leur libre arbitre. C’est en voyant l’imposante bibliothèque de Hanna qu’il décida immédiatement qu’elle deviendrait son épouse. En 2022, ils auraient fêté leur 25ème anniversaire de mariage.
Après des années de travail monotone sur les chantiers de construction, Hanna a exhorté Oleksandr à enfin penser à lui-même: “Je lui ai dit: ‘Trouvons quelque chose qui te convienne, quelque chose que tu aimerais. Nous pourrions ouvrir un atelier de poterie ou une forge, voire lancer une entreprise d’écotourisme rural dans le village. C’est vraiment ton truc, et nous pourrions aussi organiser des activités pour les enfants — tu serais un excellent mentor’. Mais il était toujours réticent à faire quoi que ce soit pour lui-même: ‘J’ai tout ce dont j’ai besoin, je n’ai besoin de rien, tout est pour toi’. Mais à un moment donné il a semblé se réveiller. Il a réalisé combien de temps il avait déjà perdu et qu’il devait commencer à profiter de la vie”.
C’est alors qu’ils ont commencé à voyager ensemble, explorant Rome, Cracovie et Prague. Après avoir travaillé comme maçon à Rome pendant plusieurs années, Sashko connaissait la ville mieux que ses habitants. Cependant, ce qui l’impressionnait le plus, c’était la beauté de la nature ukrainienne. En famille, ils ont fait des randonnées à vélo autour de Ternopil, du rafting sur le Dnister et ont visité la baie de Bakota et la forteresse de Khotyn.
“Nous nous ressemblions intérieurement et n’avions pas toujours besoin de parler, nous pouvions communiquer d’un simple regard. Nous partagions également des intérêts communs, en particulier notre amour pour la forêt et les voyages”, explique Hanna.
“Nous vivions comme si nous étions en train de jouer du jazz”, dit une chanson du groupe légendaire Mertvyi Piven, dont les paroles sont inspirées de la poésie de Yuri Andrukhovych. Oleksandr et Hanna ont décidé de vivre comme s’ils dansaient le tango.
“Le tango est une conversation entre deux âmes, juste nous deux, l’un pour l’autre”, se souvient Hanna. C’est Sashko qui a suggéré qu’ils apprennent à danser, comme s’il savait qu’ils avaient besoin de ce nouveau moment de connivence. Ils se sont produits ensemble pour la première fois sur scène lors d’un concours de danse à Ternopil. L’atmosphère de totale confiance qui régnait dans leur foyer a naturellement gagné leur danse, la confiance constituant l’essence même du tango.
Sashko a tiré son nom de code “Tango” de cette passion commune. Il s’est rendu au bureau d’enrôlement avec son meilleur ami, Ihor. Oleksandr a servi au front au sein de la 105e brigade de défense territoriale indépendante. Plus tard, afin de renforcer une unité qui avait subi de lourdes pertes, il a rejoint la 25e brigade aéroportée indépendante en tant que mitrailleur. Il a avoué à sa femme que, pour la première fois de sa vie, il se sentait vraiment épanoui et qu’il avait trouvé des camarades qui lui ressemblaient. Il n’avait jamais ressenti cela auparavant.
Son amour pour les gens s’étendait à tous les êtres vivants. “Lorsqu’ils étaient stationnés dans la région de Kharkiv, une frappe dans le village a touché une maison”, se souvient Hanna. “Heureusement, plus personne n’habitait là, mais dans la précipitation, les gens avaient fui en laissant une vache derrière eux; touchée par un obus, celle-ci avait hurlé de douleur. Sashko avait dit: “Je ne supporte pas d’entendre ça. Elle était couverte de sang, ses grands yeux remplis de larmes. Je me suis assis à côté d’elle et j’ai pleuré aussi. Nous avons tous les deux pleuré”. Puis, il a ajouté: “J’ai dû l’abattre pour qu’elle ne souffre pas”. Sa voix tremblait lorsqu’il m’a raconté cela.
Dans les abris creusés à flanc de colline, Sashko gravait souvent son indicatif et envoyait à sa famille des photos de lui posant à côté. Parfois, il avait l’air sévère et concentré avec son arme; d’autres fois, il était à côté d’un chien espiègle qui tirait la langue. Ses photos étaient toujours signées “L’Ukraine toute”, car sa foi en la victoire était inébranlable. Lui et sa femme avaient prévu de danser un tango après la guerre. Pour appeler chez lui, Oleksandr marchait cinq kilomètres depuis sa position jusqu’à trouver du réseau. Son dernier cadeau à Hanna fut une branche de rose sauvage qu’il lui envoya par la poste, avec le message suivant: “Je t’embrasse, je te serre dans mes bras, je t’aime”.
On a parfois l’impression que Sashko avait prévu son destin. Il a accompli au cours de sa vie des choses incroyables: il a réalisé tout son potentiel et accompli sa mission. Il a vécu une vie bien remplie et posé en véritable bâtisseur les fondations de l’avenir. La conscience tranquille, il s’imaginait se rendre dans la forêt de chênes de Berezhany pour retrouver son père: c’est ainsi qu’il envisageait la mort.
Oleksandr a été tué lors d’une attaque au mortier près du village de Mazanivka, dans le district de Kramatorsk, dans l’oblast de Donetsk, le 9 juillet 2022, le jour de l’anniversaire de son père Ostap. Les chars russes avançaient; trois ont été détruits, mais ils ont dû se mettre à l’abri du quatrième dans les tranchées. Oleksandr a protégé de son corps un camarade soldat lui sauvant ainsi la vie. En août, les forces armées ukrainiennes ont libéré Mazanivka de l’occupation russe.
Ihor a été le premier à annoncer la terrible nouvelle à Yurko Osadko, qui, à partir de ce moment, a soudainement mûri. Comme il l’a dit lui-même, il est devenu “le remplaçant de son père” et a pris la responsabilité de s’occuper de sa famille. Yuriy, 24 ans, architecte de profession, s’entraîne désormais au maniement des armes tous les week-ends.
Trois mois après la mort de son mari, Hanna a écrit un livre pour enfants intitulé Le petit chêne de la guerre afin de transformer son expérience du deuil en une source d’apaisement pour les autres. Elle comprenait à quel point il est difficile pour beaucoup d’exprimer la perte d’un être cher et de l’expliquer aux enfants.
Le livre d’Oleksandr Osadko publié à titre posthume a été une véritable révélation. Il n’avait écrit que sept histoires, mais ce petit recueil a profondément ému les lecteurs et les critiques figurant dans toutes les principales revues de 2023. Le livre, au titre symbolique To Live, Not to Die (Vivre et non mourir) a été publié par The Old Lion Publishing House, une maison d’édition qu’il admirait profondément en tant que lecteur.
“Il ne l’aurait jamais cru”, répète Hanna. “Il n’aurait probablement même pas assisté à sa propre séance de dédicace. Il était toujours si timide et introverti”.
Il est mort alors que Sofia venait d’avoir dix-huit ans, une semaine seulement après son entrée dans l’âge adulte. “Même dans cela, il a fait preuve d’un sens aigu des responsabilités”, dit Hanna avec une triste ironie. Aujourd’hui, Oleksandr apparaît souvent dans les rêves de Sofia, lui offrant des solutions à des problèmes difficiles de la vie. Et Hanna, qui se perdait autrefois dans la forêt, sent désormais toujours sa présence là-bas, comme s’il la guidait vers le bon chemin.

Oleksandr Osadko (nom de code “Tango”) est né le 4 avril 1976 à Ternopil. Il a étudié l’économie à l’université pédagogique de Ternopil et a travaillé pendant de nombreuses années comme ouvrier du bâtiment en Ukraine et à l’étranger. Il écrivait des nouvelles et publiait des histoires sur le portail littéraire Hoholivska Akademia (Académie Gogol) sous le pseudonyme de Stakh. Le 26 février 2022, il a rejoint le front au sein de la 105e brigade de défense territoriale indépendante, puis a servi comme mitrailleur dans la 25e brigade aéroportée indépendante. Il a été tué le 9 juillet 2022 près de Mazanivka, dans la région de Donetsk, lors d’une attaque au mortier, alors qu’il accomplissait une mission de combat et sauvait son frère d’armes. Il laisse derrière lui sa femme, Hanna, son fils Yuriy et sa fille Sofia. Oleksandr a été inhumé au cimetière Mykulynetske de Ternopil, dans l’Allée des héros. Il a reçu à titre posthume le titre de citoyen d’honneur de Ternopil. Son recueil de nouvelles To Live Not to Die (2023), publié à titre posthume par les éditions Old Lion, a été présélectionné pour le prix ukrainien de Lviv — ville UNESCO de la littérature (2024) et inclus selon PEN Ukraine dans la liste des meilleurs livres de 2023.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

