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Texte original : Yevheniia Podobna

Traduction française : Ivan O. Godfroid

Oleksandr Suvorov: Le faiseur de miracles

Tout a commencé — et tout s’est terminé — au Studio Dovjenko.

Le 9 juin 2022, la foule s’était rassemblée à l’extérieur, applaudissant comme on applaudissait naguère un artiste qui tire sa révérence. Un cercueil kaki, couvert du drapeau ukrainien, des visages fermés qui s’inclinent en respect: c’est ainsi que nous honorons nos guerriers. Ce jour-là, au studio de cinéma, les gens faisaient leurs adieux à Oleksandr Suvorov, le maître du feu; un créateur d’effets spéciaux dont le nom figure au générique de la plupart des films ukrainiens. C’était aussi un combattant, disparu dès le premier printemps de l’invasion.

Vingt-deux ans plus tôt, le Studio Dovjenko avait ouvert à Oleksandr Suvorov les portes du monde du cinéma. Commerçant dans l’âme, il avait travaillé quelque temps dans la vente, puis s’était essayé à d’autres professions. Finalement, un ami proche lui avait parlé du métier d’artificier, et d’un poste vacant au studio. Oleksandr avait décidé de tenter sa chance. À cette époque, il avait environ 30 ans, et son expérience cinématographique se limitait à quelques figurations dans les années quatre-vingt-dix.

Le métier de pyrotechnicien — concepteur d’effets spéciaux — est très rare en Ukraine. Aucun établissement d’enseignement supérieur du pays ne dispense de formation dans ce domaine. Au départ, Oleksandr Suvorov a donc acquis des connaissances auprès de ses nouveaux collègues, puis il a recherché des informations et étudié par lui-même.

Ce métier implique également une grande responsabilité: la sécurité, le bien-être des acteurs et des cascadeurs sur le plateau en dépendent. Chaque détail doit donc être maîtrisé; chaque action et chaque mouvement doivent être chronométrés à la seconde près. Les acteurs et les réalisateurs ont immédiatement fait confiance au professionnalisme de Suvorov.

Le premier film auquel Oleksandr Suvorov a participé est The Noise of the Wind, sorti en 2002, où il était crédité comme “pyrotechnicien en chef”. Dans ce film, il a travaillé avec des générateurs de fumée, et l’un de ses fils est apparu dans l’un des épisodes.

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Au cours de ses plus de 20 ans dans l’industrie cinématographique, Oleksandr Suvorov a travaillé sur plus de 300 projets, notamment des films, des clips musicaux, des publicités et même des pièces de théâtre. Grâce à lui, la magie opérait sur le plateau. Ses efforts rendaient les armes à feu réalistes à l’écran, et les effets de ces “tirs” étaient visibles sur les personnages. Il pouvait faire en sorte que les canons, qui crachaient de la poussière et de la paille, semblent chargés de véritables obus et de poudre à canon. Lorsqu’il travaillait sur des films historiques, Suvorov ne se contentait pas de créer des explosions spectaculaires, il tenait également compte des circonstances historiques réelles. Par exemple, lors du tournage du film Bohdan-Zynovii Khmelnytskyi, il rappelait constamment que l’époque de Khmelnytskyi était celle de l’utilisation de la poudre noire. Son talent a également contribué à reproduire l’atmosphère de la guerre russo-ukrainienne dans la mini-série The Guard et dans le film Cyborgs.

Suvorov a mis au point le “brouillard mystique” (et créer un brouillard qui ne ressemble pas à de la fumée de feu de camp est une tâche assez difficile pour les pyrotechniciens), brûlé un village et fait exploser les portes d’une ancienne forteresse dans le film d’aventures fantastique The Stogozha Fortress. Dans l’un des films, il a fait preuve du plus haut niveau d’art pyrotechnique en créant une cascade dans laquelle le fuselage d’un avion s’envolait lors d’une explosion.

Suvorov supportait facilement les longs tournages de plusieurs heures, les prises répétées et même les demandes les plus exigeantes des réalisateurs.

“En tant que personne, il était avant tout fiable, honnête et responsable. Quand il promettait quelque chose, il tenait toujours parole”, explique son ami, le producteur Dmytro Kozhema. “Sur le plateau, il était très professionnel et savait clairement indiquer le temps dont il avait besoin pour se préparer à la prise, ou à la scène suivante. Souvent, on dit 25 minutes, mais cela finit par durer deux heures. Mais Sashko respectait toujours les délais.”

“Tout le monde savait qu’il était le meilleur”, ajoute la réalisatrice Iryna Tsilyk. “Très expérimenté, sûr de lui, et toujours avec un sourire serein…”

“Il était solide, toujours souriant et positif. Les pyrotechniciens devraient tous être comme ça, car lorsqu’un acteur vient sur le plateau pour travailler parmi les effets pyrotechniques, quelqu’un doit le rassurer. Il expliquait ce qui allait se passer, comment tout allait exploser, et cela calmait les acteurs et leur donnait confiance”, raconte l’acteur Yuriy Dyak.

“Nous avons travaillé ensemble dans la série Cossacks: The Absolutely False Story. Dans une scène que nous avons tournée à Khortytsia, une pomme posée sur ma tête devait être traversée par une balle. C’était un peu effrayant — on n’a qu’une seule tête. Sashko m’a expliqué plusieurs fois le mécanisme de l’explosion, m’a prévenu qu’il pourrait y avoir un petit recul, mais m’a assuré que je survivrais à coup sûr. Cela m’a tranquillisé, et nous avons même fait deux prises. C’est très précieux de travailler avec des professionnels qui aiment autant leur métier, car cette énergie se transmet aux acteurs et, plus tard, au public de l’autre côté de l’écran.”

Après s’être fait connaître en Ukraine, Oleksandr Suvorov a commencé à être invité à travailler sur des projets internationaux. Pendant ces tournages, il ne se contentait pas de faire le job, il essayait aussi d’apprendre de nouvelles choses, étudiait les équipements pyrotechniques étrangers et élargissait son propre “arsenal”. Il a inventé beaucoup de choses lui-même, disposant d’un atelier où il expérimentait et créait constamment du matériel pour de futurs tournages.

Ses jours de congé étaient rares, mais lorsqu’ils se présentaient, il aimait se plonger dans un livre. Il adorait la science-fiction: sa bibliothèque personnelle comptait environ 500 ouvrages. Il passait également du temps avec sa famille: il était marié à Oksana depuis 30 ans et le couple avait deux fils. Son fils aîné, Volodymyr, a suivi les traces de son père et est également devenu pyrotechnicien. Ils ont travaillé ensemble pendant de nombreuses années.

Il y a longtemps, avant la guerre, Oleksandr Suvorov collaborait avec des cinéastes russes. Lorsque les premières roquettes ont frappé Kiev, il a essayé de les contacter, mais ces anciens collègues ne cessaient de répéter: “Ce que tu dis ne peut pas être vrai. Notre peuple ne tire pas sur les femmes et les enfants, seulement sur les fascistes.”

Quelques jours plus tard, il est rentré chez lui le soir et a dit à sa femme Oksana: “Chérie, demain à six heures, je pars.” Le couple a passé toute la nuit à faire ses valises et, le lendemain matin, Oleksandr Suvorov est parti rejoindre l’armée. Il avait essayé de s’enrôler dès les premiers jours de l’invasion, d’abord dans la défense territoriale, mais on ne l’avait jamais rappelé. Il avait ensuite essayé de s’enrôler grâce à ses relations. Il avait des problèmes de santé, mais il les avait dissimulés lors de son examen médical afin d’être envoyé au front. Dans l’armée, Oleksandr Suvorov a continué à faire ce qu’il savait faire le mieux: il est devenu sapeur.

Il ne parlait pas beaucoup de la guerre à sa famille, appelait rarement et écrivait surtout qu’il allait bien. À la fin du mois de mai, la famille Suvorov était occupée à préparer un colis pour Oleksandr, qu’une bénévole du cinéma devait livrer à Donetsk. Le lendemain, la bénévole a appelé pour dire qu’elle ne pourrait pas livrer le colis, car il n’y avait plus personne pour le réceptionner…

Oleksandr Suvorov est mort près de Sloviansk le 27 mai 2022; il avait 52 ans.

Certains films sur lesquels Oleksandr a travaillé sont sortis après sa mort. Il s’agit notamment de Pamfir, Egregore et Dovbush, un film riche en effets pyrotechniques.

Sur le plateau, il faisait opérer une sorte de magie qui ne disparaissait pas lorsque le réalisateur disait “Coupez! C’est dans la boîte!”. C’est le genre de magie qui vous coupe le souffle et vous tient rivé à l’écran. Mais le plus grand miracle auquel Oleksandr Suvorov a contribué, c’est peut-être produit à Donetsk. Les zones qu’il a défendues, où il a donné sa vie, ont été libérées quelques mois seulement après sa mort, les forces ennemies ont été repoussées de plusieurs kilomètres et les habitants ont enfin pu se sentir en sécurité chez eux après de nombreux mois.

Oleksandr Suvorov est né le 1er juillet 1969. Il travaillait comme pyrotechnicien dans le cinéma. Il a participé à des films tels qu’Iron Hundred, Sniffer, Price of Truth, Air, Donbas, Hellish Banner ou Cossack Christmas, Cherkasy, The Border, et bien d’autres encore. Il était membre de l’Union nationale des cinéastes d’Ukraine. Il est décédé à Donetsk. Il a été inhumé le 9 juin 2022 dans le district de Vyshhorod, dans la région de Kiev. Il a été décoré de l’Ordre du Mérite, troisième degré.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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