Texte original : Tetiana Savchynska
Traduction française : Nicolas Vadot
Roman Chornomaz: L’homme qui tenait une caméra et un fusil
Si vous faites quelque chose, vous devriez le faire jusqu’au bout — ainsi tout se passera comme cela devrait.
Tiré d’un post de la page FB de Roman, le 14 septembre 2022.
Alors qu’une guerre totale est en cours, il n’est plus temps de se demander qui vous allez aider.
Vous voyez une demande, vous comprenez que vos amis lituaniens ont ce qu’il faut pour y répondre, et vous ne faites que relier les maillons de la chaîne. Pour être certain que cela fonctionne. Pour être certain que la phrase “nous avons besoin de ceci et de telle voiture pour notre meilleur tireur d’élite”, prononcée par mon amie dévouée, Vasylina Duman, ne reste pas lettre morte mais soit suivie d’effet. Afin que “telle voiture” arrive depuis Vilnius, conduise jusqu’à Kiev, soit réparée et aboutisse entre les mains de son nouveau propriétaire, pour protéger sa vie et celle de ses camarades. D’ailleurs, elle les a protégés, plus d’une fois. Parce que nos amis lituaniens l’ont choisie en se basant sur les mêmes paramètres dont avait besoin le tireur d’élite ukrainien, un militaire précis, motivé et professionnel.
Vous ne savez pas qui est derrière le nom de code Korsar, et vous vous fichez de le savoir — toutes les pièces s’emboîtent. Et quand Vasylyna écrit un court message “Korsar a été tué”, vous vous figez et ne pouvez plus vous ressaisir. Ensuite, après l’annonce officielle de sa mort, vous voyez une photo de ce même Korsar sur la page Facebook d’un autre ami — silhouette mince, une longue chevelure à moitié cachée derrière un grand appareil photo — et alors toutes les pièces du puzzle s’assemblent.
L’œil de lynx Romko. Le même Romko qui avait l’œil d’un lynx pour les photos et qui photographiait exclusivement ce qu’il estimait intéressant, ce qui lui parlait et l’attirait dans ses pérégrinations, les événements et les gens. Il était taciturne parce qu’il préférait observer ce qui se passait autour de lui, ainsi que les gens qui faisaient la différence. Il n’aimait pas les photos mises en scène, dont il approuvait rarement le principe, même quand on le lui demandait à plusieurs reprises. Mes amis, Andriy et Tanya Pihrukha, avaient de la chance: Romko, qu’ils avaient rencontré via Live Journal et les premiers forums internet, était impatient de photographier leur mariage. C’était au début des années 2000. Nous nous sommes également rencontrés à leur mariage. Grâce à la photo de Tanya sur Facebook, Korsar et Romko l’œil de lynx ne faisaient qu’un.
Reconnaître une personne après sa mort a quelque chose d’insoutenablement douloureux et culpabilisant. Mais il est toujours préférable de reconnaître et de savoir que de ne pas le faire. Je reconstitue l’image de Roman Chornomaz, photographe, activiste de Maidan et tireur d’élite, à partir des mots et des souvenirs de celles et ceux qui l’ont connu et aimé.
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Andriy Pihrukh se souvient de lui comme d’un “type hirsute qui apparaissait de nulle part et prenait plein de photos, parce qu’il pouvait parler sans discontinuer d’appareils photo et que c’était grâce à sa passion que d’autres avaient commencé à acheter des appareils photo”. Il me promet également de dénicher des photos de mon fils aîné, prises par Romko, dans le disque dur de son ordinateur. J’ai vraiment envie de les voir, mais cela me fait également peur.
Otar Dovzhenko, qui avait rencontré Roman via le salon de discussion Lviv Talks au début des années 2000 et qui l’avait ensuite croisé grâce à son travail dans les médias, le décrit comme “quelqu’un qui se pointait et était juste là”: “Il s’asseyait, sans dire un mot, et observait. Il était toujours parmi nous. Tout le monde l’aimait, l’acceptait, appréciait ses photos, bien que je ne me souvienne pas exactement comment Romko interagissait avec les gens… On s’était aussi croisés durant la Révolution orange. Je n’ai pas vraiment suivi sa carrière après cela. Il était juste là, d’une manière hypoallergénique et non intrusive, et cela lui suffisait. Une autre chose importante: Romko était toujours pro-Ukrainien. Il était, comme on disait dans notre jeunesse, de la mentalité Ruhk. Avec des principes. Aucune tolérance pour les “moskals” (les Russes). Ce qui fut confirmé par son engagement lorsqu’il s’est porté volontaire pour faire la guerre.
Nous démarrons notre conversation avec la sœur cadette de Roman, Sofia Chornomaz, en partant du début: la passion de Roman pour la photographie, héritée de son père, Bohdan Chornomaz, historien, dissident et prisonnier politique. Avec son épouse, ils avaient emmené leur fils dans un studio d’art à Ouman et, vers l’âge de 14 ans, ils lui avaient offert son premier appareil Zenit. Les premiers sujets de Roman furent des coccinelles et toutes sortes d’insectes, qu’il adorait, selon sa sœur. Il lisait également beaucoup depuis son enfance et avait une passion pour les dictionnaires. Plus tard, son objectif capturerait le plus souvent des événements tels que des festivals, conférences et manifestations. Si bien que Roman était devenu l’un des meilleurs photoreporters et collaborait avec les médias basés à Kiev. Quand la crise de 2008 est arrivée, il a commencé à cultiver des légumes dans son village de Rodnykivka, dans la région de Tcherkassy. Il y disposait d’un grand jardin et avait construit une serre dans laquelle il faisait pousser de l’ail, des concombres et des tomates. Il était très habile et faisait quasiment tout lui-même.
Quand les manifestations de Maidan ont commencé, il a tout de suite rejoint le mouvement. En janvier 2014, il est tombé malade à cause d’un vilain rhume, mais dès l’escalade de la situation à Kiev, il est retourné à Maidan. Sofia se souvient que quand les tirs ont éclaté, il s’est caché derrière un panneau d’affichage près du palais Zhovtnevy et a été repéré par un sniper. Roman a légèrement passé sa tête à l’extérieur et a entendu une balle siffler près de ses oreilles. Il n’a pas remis la tête dehors, prenant des photos depuis sa cachette. Plus tard, ces photos ont été exposées à l’étranger.
Par après, Roman a été diagnostiqué avec une maladie rare et complexe. Il est devenu handicapé. Durant sa maladie, il a regardé de nombreuses émissions de cuisine, affirmant qu’elles l’aidaient à faire face. Il rêvait d’avoir son propre blog de cuisine. Selon sa sœur, il était fin gourmet, capable de préparer les plats les plus complexes. Une fois remis, il a beaucoup voyagé et photographié diverses zones protégées. Il s’est acheté une tablette, a commencé à étudier les typos et a créer des logos. Au printemps 2022, il avait planifié de déménager à Rodnykivka, afin d’être plus proche de la terre. “J’ai préparé de multiples semences, les disposant dans de petites boîtes avec de l’éclairage. J’ai photographié comment tout poussait… Au fait, Ruslan Yaremchuk, un membre du parti Svoboda, le maire de notre village à l’époque, et maintenant à la tête de la communauté entière de Palanska, a été désigné par Roman comme son mandataire lorsqu’il s’est engagé dans l’armée. Ruslan fut le premier à être informé de la mort de Roman. Il m’a avertie et nous sommes ensuite allés le dire à sa mère…”
Nous restons silencieux un moment. Puis je demande à Sofia d’effectuer un petit retour en arrière et nous dire comment Roman était devenu tireur d’élite.
“Bien entendu, je pensais que si Roman allait sur le front, il deviendrait correspondant de guerre. Mais même avant que le conflit n’éclate pour de bon, il m’avait un jour dit qu’il voudrait être tireur d’élite. Sur le moment, on s’est dit que c’était juste sa nature romantique qui parlait. Mais non… Roman s’est engagé dans la défense territoriale d’Ouman, mais ils ne l’ont jamais rappelé. Il a téléphoné à ses amis à Kiev, disant qu’il voulait s’engager. Ils ont tenté de l’en dissuader, mais sans succès. Il a demandé à rejoindre le bataillon de l’OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens), qui a accepté de le prendre comme commis. Mais Roman, notre philologue ukrainien, a refusé, prétextant qu’il était analphabète. Parce qu’il voulait vraiment se battre. Il a fait son sac à dos et s’est rendu à Kiev. Ils lui ont dit: “Tiens-toi prêt, passe les tests et après, on verra, car personne ne peut t’interdire de défendre ton pays. Et Roman a enduré deux mois d’entraînement. En mai 2022, il m’a appelé en criant: ‘Sofia, mes résultats sont meilleurs que ceux des jeunes de 26 ans!!!’. J’étais très contente. Il a intégré l’infanterie en tant que fusilier. On s’est cotisé pour lui permettre de s’acheter un fusil de sniper. Fin mai, Roman était déjà à Sievierodonetsk, et en juillet il a reçu une permission afin de pouvoir s’acheter le fusil en question. Il s’entraînait dès qu’il avait un moment de libre et est devenu tireur d’élite. Il a été blessé près de Zaitseve, dans le district de Bakhmout. Il a pris une mitraillette en remplacement d’un soldat blessé et a été touché à son tour. Après avoir été bandé, il a pris une radio pour rendre compte de la situation. Ils ont à peine réussi à l’évacuer — Roman ne voulait pas partir avant le dernier moment. Telle est la fraternité très soudée qui règne entre les volontaires, au plus haut niveau. Ils l’ont évacué et envoyé à l’hôpital. Le 5 février 2023, Les compagnons de Roman sont allés en rotation, et il a failli s’enfuir de là pour être avec eux. Mais on lui a dit que dans ce cas, il serait signalé comme déserteur. Mais Roman ne serait pas Roman s’il n’avait pas supplié ses camarades de le laisser les accompagner pour la rotation et la rééducation. Durant cette permission, ils ont officiellement formé leur unité de tireurs d’élite, pour laquelle ils ont travaillé dur. En mai, ils sont allés en mission de combat et le 13 juin, Roman a été tué.”
Le cercle se referme lentement. Pendant toute la durée de ma conversation avec Sofia, je voyais Roman tel qu’il était sur cette photo Facebook datant des lointaines années 2000, à moitié caché derrière l’appareil photo. Un observateur. En fin de compte, cette partie de lui n’a jamais changé. Il n’a modifié que sa “vision” et son “regard”. Et pour revenir au début, je demande à Vasylyna, qui est liée à Roman non seulement par le bénévolat, mais aussi par une amitié de longue date qui remonte à l’époque de Live Journal et du Maïdan, de dire quelques mots.
“J’ai toujours su, dit Vasylyna, que Roman était digne de confiance, que c’était quelqu’un sur qui je pouvais compter, et que si quelque chose de grave arrivait, nous serions du même côté des barricades. Après la Révolution de la dignité, il est tombé malade, et ma sœur est également tombée malade. La maladie de Roman était également mortelle, mais il a réussi s’en remettre. Il était généralement très équilibré et rationnel dans tout ce qu’il faisait: dans son travail, dans l’aménagement de sa maison près d’Ouman et par rapport à sa santé. Lorsque le conflit a éclaté, Roman m’a stupéfié en m’annonçant qu’il s’était enrôlé dans la Légion Svoboda. Il m’a assuré qu’il avait tout vérifié, qu’il s’était préparé et qu’il savait ce qu’il faisait. Il m’a dit qu’il voulait défendre l’Ukraine, mais qu’il voulait aussi vivre et qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour prendre soin de lui-même. Roman a analysé la situation, déterminant où et comment il pourrait être le plus utile, puis il est passé à l’action. Il a suivi le même principe lors des combats pour Sievierodonetsk. Même chose lorsqu’il s’est agi de tirer à distance, que l’unité a été formée et qu’il a envoyé des tireurs d’élite talentueux à proximité pour s’entraîner. Je pense qu’ils sont morts parce que Roman n’était pas aux commandes lorsqu’ils sont partis au combat cette fois-là. S’il l’avait été, ils seraient tous encore en vie.
Malheureusement, l’histoire ne connaît pas le subjonctif. Korsar n’est plus parmi nous. La voiture que nous lui avons apportée est toujours utilisée par ses camarades. Les photos qu’il a prises nous permettent de nous rapprocher et de mieux comprendre. Les tireurs d’élite qu’il a rassemblés et “formés” travaillent pour la victoire. Mais, comme l’a écrit Roman sur Facebook le 11 février 2023: “Il n’y a pas de pertes insignifiantes. Chaque perte est douloureuse et incommensurable.”

Roman Chornomaz est né le 11 mai 1976 à Ouman dans une famille ukrainienne patriote: son père, Bohdan Chornomaz, est historien, dissident et prisonnier politique soviétique, représentant de Vyacheslav Chornovil dans l’oblast de Tcherkassy, membre de l’Union ukrainienne d’Helsinki et l’un des inspirateurs idéologiques du parti Svoboda; sa mère, Tetiana Chornomaz, est journaliste, personnalité publique et bénévole. Adolescent, il a rejoint Plast, puis l’OUN. Il est diplômé de l’université pédagogique d’État Pavlo Tychyna d’Ouman, où il a obtenu un diplôme en philologie ukrainienne. Il a travaillé à Kiev comme journaliste et photojournaliste pour de nombreux médias. Roman a participé au Maïdan linguistique, à la Révolution orange et à la Révolution de la dignité. Il a reçu la distinction “pour l’aide apportée aux forces armées ukrainiennes” du ministère de la Défense ukrainien, la médaille “Honneur. Gloire. État” de la communauté de la ville de Kiev. Le bataillon Svoboda de la 4e brigade d’intervention rapide “Rubizh” de la Garde nationale ukrainienne lui a en outre décerné la distinction “Pour bravoure exceptionnelle. Forteresse Bakhmout”. Il a reçu l’Ordre “Pour le courage” de IIIe degré (à titre posthume).
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

