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Texte original : Diana Delyurman

Traduction française : Hélène Godeaux

Rotyslav Yanchushen: Le théâtre de la guerre

La large chemise flotte au vent lorsque le jeune homme se retourne vers la femme et pose sa tête sur ses genoux. Elle glisse un épi de blé de ses lèvres à ses cheveux. Les amants sont encore jeunes et, entre leurs étreintes, ils batifolent comme des enfants. La femme rit en s’encourant. Il court après elle, mais disparaît dans l’obscurité. Leur fragile amour affronte maintenant la douleur de la séparation: l’homme part à la guerre. Il embrasse la femme et replonge dans les ténèbres, sans espoir de retour.

Cette danse fut exécutée au Théâtre national académique d’opéra et de ballet d’Odessa avant l’invasion à grande échelle de la Russie. Le rôle du soldat éternellement jeune a été confié au danseur Rostyslav Yanchysher, âgé de 26 ans. “Avec cette danse, il joue son propre rôle; un jeune homme bon et honnête, doté d’un solide sens de la justice”, dit Harry Sevoyen, directeur de la compagnie de ballet du théâtre.

Rotyslav reprit ce rôle plus tard, cette fois dans le théâtre réel de la guerre. Il rejoignit les rangs de l’armée un an après le début de la guerre. Yanchysher mena son premier combat avec vingt autres soldats. Cette nuit-là, les Russes ouvrirent le feu au mortier. Treize hommes furent blessés, un seul tué. Rotyslav Yanchyshen, commandant d’escouade, grenadier, âgé de trente et un ans.


***


“Danseur de ballet n’est pas une profession; c’est un mode de vie qui exige un travail personnel considérable. Les enfants âgés de huit ou dix ans jouent, mais la vie d’un danseur de ballet au même âge est soumise à un horaire, à un travail acharné et de nombreuse heures de répétitions”, explique Harry Sevoyan.
La situation de Rostyslav Yanchysen était différente: il n’avait pas suivi de formation en danse classique dès son jeune âge. Sa petite ville d’origine n’avait pas d’école de ballet, mais ce garçon, grand et souple, était inscrit à un cours de danse folklorique. Il était passionné et rêvait de consacrer sa vie à la danse. Rostyslav a donc pris part à une sélection pour intégrer une école professionnelle de Kyiv, l’Académie de danse Serge Lifar.

Pendant quatre ans, Yanchyshen s’y est perfectionné en chorégraphie classique, s’imposant un entraînement physique sévère. Il suivit des cours complémentaires pour rattraper les élèves entraînés depuis l’enfance. “Ce n’est pas tant le talent que l’entraînement et l’effort qui sont importants pour un artiste. Et Rostyslav était un travailleur acharné”, explique son professeur, Mykola Mykheiev.

Yanchyshen commença à se produire à l’Opéra de Kyiv et au théâtre de marionnettes de la ville, alors qu’il était encore étudiant. Une fois diplômé, il intégra une compagnie de danse en tournée d’un important théâtre du Moyen-Orient, le Théâtre de danse Caracalla à Beyrouth, au Liban. Peu après, il dansait sur l’une des scènes les plus prestigieuses d’Ukraine, le Théâtre national académique d’opéra et de ballet.
Comme tout artiste, il débuta dans le corps de ballet. Il accéda ensuite à des rôles secondaires et parfois même il dansa en solo.
Il manquait d’expérience pour les premiers rôles, mais il parvint habilement à s’impliquer dans pratiquement la totalité du répertoire du théâtre.

Rostyslav interpréta un rôle clé, celui d’un photographe, dans “Fates”, une production originale du théâtre d’Odessa. Dans ce ballet, l’appareil photo est un instrument que certains utilisent pour le bien et d’autres pour la destruction. À la fin, l’anti-héros meurt et abandonne son appareil photo. On ne sait pas bien dans quelles mains elle tombe.

“Le photographe aime son travail: il voit, à travers son objectif, un tas de choses que les autres ne voient pas, mais, après chaque expédition, sa tête blanchit”.  C’est ainsi que Julia Gomelskaya, créatrice du ballet, décrit son caractère.

Rotyslav lui-même était comme le photographe: la justice était sa valeur fondamentale. “Pour un artiste, un monde intérieur riche est primordial. Pendant la guerre, le public recherche un plaisir esthétique; il doit être absorbé par le spectacle. Une personne vide n’a rien à transmettre à une salle de 1500 personnes.” dit Harry Sevoyan.

Yanchushen était beaucoup plus jeune que son directeur, mais il devint son ami et Sevoyan lui faisait confiance. Sevoyan se rappelle une tournée aux États-Unis où il devait s’assurer que chacun rentre à la maison. Un danseur était déjà resté aux États-Unis. Les amis de Rostyslav lui avaient aussi suggéré de rester en Amérique et il avait demandé son avis à Sevoyan. Son directeur lui avait dit: “Tu es libre de faire ce que tu veux. Mais tu nous manqueras. Rostyslav répondit: “Je ne prévois pas de rester ici pour le moment.”
Rostyslav Yanshyshen rêvait de s’installer un jour aux États-Unis. On ne peut pas être un danseur de ballet toute sa vie, aussi il pensait organiser plus tard des tournées de danseurs ukrainiens à l’étranger.

Yanchyshen avait une chaîne YouTube personnelle. On y trouvait une playlist de la musique qu’il aimait, des opéras de Giuseppe Verdi, Giacomo Puccini et Leo Delibes.

“Nous sommes une famille simple”, dit son frère. Rostyslav était le seul de la famille à être devenu artiste. En même temps, sa famille et ses amis se le rappellent comme d’un garçon simple qui fronçait les sourcils et se pouvait se mettre à chanter lorsqu’il était en tournée.

Dans les premiers jours de l’invasion russe, Rostyslav se présenta au bureau de recrutement militaire.

Ils lui demandèrent sa profession.

“Je suis danseur” répondit-il.

“Merci, mais nous n’avons pas besoin de danseurs pour le moment”, répondirent-ils.

Il n’avait pas trop envie de danser ces jours-là. Son frère Dmytro s’était engagé. “Comment puis-je danser alors que Dmytro est à la guerre?” demandait-il. C’est ainsi qu’il rejoignit une unité volontaire de combat des forces de défense territoriale dans sa ville d’origine. Au début de l’année suivante, il fut appelé à la 56e Brigade de Mariupol.


***


Rostyslav s’endurcit pendant les mois d’entraînement au combat. Sur les dernières photos de la guerre, il est méconnaissable: c’est désormais un homme robuste, le crâne rasé et la barbe épaisse.
Finalement, il fut promu chef d’escouade. Mais son temps de commandement fut bref.

Il arriva à ses positions un soir d’avril. Les hommes eurent le temps de s’installer. Ils se douchèrent et lavèrent leurs vêtements. “Tout va bien. Je suis parfaitement calme”, écrivit Rotyslav à son frère. Il semblait prêt à tout, se souvient Dmytro.

Après la mort de Rotyslav, son frère ouvrit son téléphone. La veille de sa mort, Rostyslav écrivait à sa famille que son seul souci était de s’assurer que tous reviennent sains et saufs de mission.


Il appartenait à l’âme de notre compagnie, dit son collègue Vadim Krusser.

La danse du jeune homme qui part à la guerre et meurt fut représentée à nouveau à l’Opéra d’Odessa, cette fois sans Rostyslav, mais en sa mémoire. Cette fois, son nom ne fut pas suivi d’applaudissements, mais bien de silence.Rostyslav Yanchyshen est né le 20 mai 1991 à Kam yanets Podil’s’kyi dans la région ukrainienne de Khmelnytsky. Il a étudié au Lycée n° 8 de la ville, spécialisé en histoire et droit. Il a ensuite étudié la danse classique à l’Académie Serge Lifar à Kiev et s’est diplômé en 2013. Pendant ses études, il se produisit à l’Opéra de Kiev et au théâtre de marionnettes de la ville pour environ huit ans. Il effectua une tournée aux États-Unis et au Canada. Après l’invasion à grande échelle, il rejoignit l’unité volontaire de défense territoriale à Kam yanets Podil’s’kyi. Un an plus tard, il a été appelé à la 56e Brigade de Mariupol, où il devint chef de section. C’est durant sa première mission de combat qu’il fut tué par une attaque de mortier russe.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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