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Texte original : Hanna Ustynova

Traduction française : Marie-Eve Stenuit

Serhii Myronov: Faire vivre l’Histoire

Pour commencer, les portes doivent être très soigneusement nettoyées afin de les débarrasser de la saleté et de la moisissure qui les recouvre. Puis, à l’aide d’un pistolet à chaleur, il faut enlever les nombreuses couches de peinture accumulées sur les panneaux au cours du siècle dernier. Ce sont des dizaines de strates de pigments épais — essentiellement de la peinture à l’huile de l’ère soviétique — qu’il faut éliminer avant d’accéder au bois d’origine. Chacune de ces strates a été posée sur la précédente sans aucun nettoyage ou sablage préalable, ce qui a entraîné la disparition progressive des éléments décoratifs remontant à la fin du 19e ou du début du 20e siècle. La remise au jour de ces motifs complexes doit se faire à la main avec du papier de verre, une opération qui nécessite autant de patience que d’effort physique. Ensuite, les portes doivent être traitées avec un antiseptique pour les protéger des dégradations. Après tout cela, enfin, vient la pose d’un apprêt qui assurera la bonne adhésion des nouvelles couches de peinture imperméable.

C’est ainsi que, entre 2020 et 2022, un certain nombre de portes d’entrée d’immeubles construits avant l’occupation soviétique en Ukraine retrouvèrent leur lustre dans plusieurs quartiers historiques de Kyiv. L’initiative de cette restauration revient à un historien, auteur et chercheur local, Serhii Myronov. Myronov n’était pas restaurateur de profession. Il avait appris le métier en suivant des vidéos en ligne, en lisant des livres et des articles et en consultant des experts. S’il s’est lancé dans la restauration architecturale, c’est qu’il ne supportait plus de voir disparaître, jour après jour, inéluctablement, le visage historique de la ville de Kyiv. “L’Histoire doit être protégée. Elle est incroyablement fragile” avait-il coutume de dire.

Les premières portes restaurées par Serhii furent celles d’une arcade située dans la rue Lypynskyi, près du vélodrome de la cité. Il avait appris que les habitants de l’immeuble n° 9 prévoyaient de les murer et décida de les sauver. “En tout cas on va essayer. Si on se plante, on saura que ce n’était pas notre voie”, se souvient Oleksandr Boroyvich, un ami proche de Myronov, militaire et directeur de l’ONG True Kyiv. Au terme de trente heures de travail, sur ses propres fonds, avec son propre matériel et ses propres outils, Myronov rendit à ces tristes portes gris sale leur éclatante couleur rouge et les habitants revinrent sur leur décision de s’en débarrasser. Et il ne s’arrêta pas là. “Serhii réinstalla aussi des poignées d’époque, fixa des numéros d’appartement et des boutons de sonnette. Le lieu attira les curieux, les gens commencèrent à venir prendre des photos. C’est alors que nous décidâmes que cela valait la peine de continuer”, ajoute Oleksandr.

Myronov publia son travail bénévole sur le blog Vanishing Kyiv qu’il avait créé avec Borovych. Plusieurs années avant de commencer ses activités de restauration, Serhii utilisait ce site pour publier des chroniques et des articles sur les quartiers historiques de la capitale. Petit à petit, la page Instagram attira de plus en plus d’abonnés désireux d’en savoir plus sur le passé de Kyiv et sur l’histoire locale.

“Serhii avait un style bien à lui”, nous dit sa sœur, Varvara Oglobina, “c’est ce que ses followers appréciaient. Mon frère a aussi écrit trois livres, tous se déroulant à Kyiv, dans lesquels la cité tenait un grand rôle. Il pouvait travailler des heures sur ses histoires, sans interruption, parfois jusqu’au petit matin. Malheureusement, ses livres n’ont jamais été édités en version papier. De plus, Serhii a toujours écrit en russe, alors nous prévoyons de traduire ses ouvrages et ses articles de Vanishing Kyiv en ukrainien et de les publier.”

Le talent de conteur de Serhii ne se limitait pas à ses écrits. Il organisait également des visites guidées. Au cours d’un entretien avec Nelli Chudna, directrice de l’ONG True Kyiv, je mentionnai que j’avais souvent suivi Myronov sur Instagram mais que je n’avais jamais eu l’occasion de participer à ses visites.

“Ce n’était pas facile d’avoir une place”, sourit Nelli, “ses tours avaient tellement de succès que les réservations étaient closes moins d’une demi-heure après la mise en ligne”. Et elle ajoute que Serhii pouvait se laisser emporter et que les visites de deux heures en duraient souvent cinq. Les gens ne voulaient pas partir. Alors Serhii leur montrait des photos anciennes et partageait avec eux des anecdotes sur les habitants de Kyiv des siècles passés.

“Il ne parlait pas seulement de l’architecture des bâtiments, mais aussi de la vie des gens qui y résidaient, du genre: ‘Ah, ici, des cambrioleurs plutôt gonflés ont un jour dépouillé un occupant de toutes ses objets précieux alors qu’il se trouvait présent dans son appartement,’ et ‘Là a vécu un célèbre ingénieur. Ça, c’est un bidon d’huile des années 1890, et voici un flacon de parfum que les femmes de Kyiv utilisaient au début du 20e siècle.’ L’Histoire prenait vie, c’était comme si vous regardiez un film, et les gens étaient captivés!” rapporte le collectionneur Pavlo Tretyakov, un ami de Serhii.

Pour préparer ses visites, Serhii se rendait quelquefois sur les lieux, dans des coins particulièrement négligés de Kyiv, afin de les nettoyer, poussant jusqu’à récurer lui-même des pavements anciens dans des halls d’entrée. Il était tout autant passionné par la restauration de ces espaces intérieurs que par celle des portes. Il avait même prévu de remplacer des carrelages originaux brisés avec des carreaux anciens provenant de sa collection privée.


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Les portes d’entrée sont des objets que touchent chaque jour des dizaines, sinon des centaines de mains. Ce sont des points de repère, qui marquent le départ ou le but d’un voyage, qui attirent l’attention et deviennent souvent les catalyseurs de changements importants dans l’existence. Derrière ces portes se cachent une multitude de détails fascinants: des motifs savants de pavements centenaires, des plafonds de verre exceptionnels dans des couloirs, des fresques sur les murs. Tout ceci doit être préservé, chaque centimètre carré de cette architecture porte sa propre histoire. Mais pour découvrir les secrets de Kyiv, il faut commencer par sa façade.

La réaction en chaîne initiée par Myronov a fonctionné: les habitants de Kyiv ont commencé à remarquer que les vieux bâtiments qu’ils avaient l’habitude de voir tomber en ruine retrouvaient leur beauté. Résultat, les gens se sont mis à porter un autre regard sur leurs maisons. Au début, les résidents étaient plutôt sceptiques et méfiants envers Serhii et ses activités bénévoles, mais après le succès de ses premières restaurations, ils ont commencé à s’impliquer, certains en fournissant des matériaux, d’autres en offrant l’accès à l’électricité, ou simplement en apportant du café. Des voisins sont venus demander à Myronov de “sauver” les entrées de leurs propres demeures. Beaucoup des bénévoles travaillant sur ces chantiers faisaient partie des abonnés de Vanishing Kyiv.

Serhii Myronov est allé encore plus loin. Il a entrepris de coordonner les efforts des résidents de Kyiv concernés par la préservation de l’héritage historique de la cité, ce qui l’a amené à fonder l’ONG True Kyiv en 2021. Aujourd’hui, cette association compte plus de 600 activistes qui poursuivent son œuvre.


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Myronov s’est engagé dans la défense de l’Ukraine dès les premiers jours de la guerre totale, en rejoignant les Forces de Défense Territoriales (TDF) des Forces Armées Ukrainiennes en tant que volontaire. Il a servi dans la 241e brigade du 243e bataillon de la 3e compagnie, avec le grade de sergent-chef, faisant fonction de commandant de section. En octobre 2022, il fut envoyé dans la zone de combat près de Bakhmut. Le 11 novembre, sa section fut chargée d’une mission de reconnaissance.

“C’était extrêmement dangereux, la région était sous feu constant”, raconte sa sœur Varvara Ogloblina. “Mon frère a décidé d’y aller seul afin d’épargner la vie de ses hommes”. Trois camarades l’ont cependant accompagné. Sur le chemin du retour, ils ont été victimes d’une attaque aérienne. Serhii et un autre soldat ont été mortellement blessés.

Varvara nous confie que son frère était un homme de principes. Lorsque sa famille lui avait demandé, à la fin du mois de février, de reconsidérer sa décision de s’engager volontaire, il avait répondu que c’était son choix et qu’il n’y avait pas à discuter. Il avait des convictions. Lorsqu’on lui suggéra de solliciter un poste plus sûr, il répondit fermement: “Et qui donc devrait affronter le danger à ma place?”

Les compétences de Serhii en langues étrangères ainsi que sa curiosité dans des domaines variés lui furent utiles dans l’armée. Il savait comment trouver et commander le meilleur équipement pour ses hommes. Son ami Oleksandr et sa sœur Varvara le soupçonnent aussi d’avoir vendu une partie de ses collections pour acheter le matériel nécessaire pour le front.

Pendant son service, Myronov a continué à partager ses observations et ses sentiments sur son blog en écrivant sur la guerre, sur Kyiv et ses immeubles, et encore sur le mois de mai — son mois préféré —, et sur son golden retriever, son plus fidèle ami, qu’il avait surnommé “Mon Cœur”, ou simplement Mai.

“C’était une relation très touchante”, sourit Varvara. Mai avait suivi une école de dressage, comprenait tout et obéissait au doigt et à l’œil. Lorsque le chien tomba malade, Serhii restait assis à côté de lui pendant qu’on lui faisait ses perfusions. En septembre 2021, quand Mai ne put plus marcher, Serhii le descendait au jardin plusieurs fois par jour, depuis son appartement du cinquième étage sans ascenseur.

“Un sentiment merveilleux vit toujours en moi”, écrivit Serhii dans Disappearing Kyiv, après la mort de son cher compagnon, évoquant leurs inlassables pérégrinations dans la capitale. “Un sentiment de gratitude pour toutes ces années passées ensemble. Pour tous ces magnifiques souvenirs qui furent probablement les meilleurs moments de mon existence. Pour la chaleur qu’il m’a donnée et pour les poils qu’il a perdus. Pour le sable sur ses pattes et pour ses halètements bruyants. Pour les promenades matinales et les balades du soir. Pour les rencontres faites grâce à lui. Je l’aimais tant, mon retriever, Mon Cœur…”


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La maison au n° 2 de la rue Nahirna est couverte de végétation. Les portes et les fenêtres sont grandes ouvertes, de légers rideaux roses flottent mollement dans la brise de juin. Aujourd’hui, la maison accueille le Salon des Cadres, une exposition de photographies en provenance de la collection de Pavlo Tretyakov. Des dizaines de personnes se pressent autour et dans la maison, parmi lesquelles des bénévoles de l’ONG True Kyiv et les visiteurs de l’exposition. Les nouveaux venus sont invités à visiter la maison, construite en 1909, et à découvrir son histoire. Je rejoins le groupe et, dans une des pièces, je tombe sur une grande photo de Serhii Myronov, souriant.

Il adorait cette maison, rêvait de la restaurer et connaissait bien son propriétaire, l’ingénieur Mykola Tumarkin. “Il y a quelques années, nous sommes venus ici un soir et nous avons vu de la lumière derrière les volets clos. Nous regardions la maison en nous demandant à quoi pouvaient ressembler l’intérieur et le mobilier”, raconte Pavlo Tretyakov. Et soudain, Mykola Valerianovych a ouvert la porte et nous a invités à entrer. Serhii et moi avons été émerveillés par le caractère authentique de ce qu’elle recelait: des buffets en chêne, un rare réfrigérateur du début du 20e siècle et des livres édités avant la révolution.”

Aujourd’hui, avec l’accord du propriétaire, les bénévoles de True Kyiv sont en train de restaurer la maison. Une attaque de missiles russes, au début du printemps 2024, a endommagé les fenêtres et les châssis des portes.

Cette propriété centenaire sert aussi de lieu de rencontre pour l’ONG, qui y organise des événements culturels et éducatifs. Les gens se contactent via les réseaux sociaux et mènent des opérations de nettoyage pour préserver l’héritage culturel de Kyiv.

Tout se déroule comme Serhii l’avait souhaité.

“Lorsque nous visitons des bâtiments où Myronov a effectué ses premières restaurations, il y a quelques années, nous constatons que les résidents se souviennent très bien de lui”, nous confie Nelli Chudna. “Je viens de Donetsk et j’ai rencontré Serhii à l’occasion d’une de ses visites guidées. C’est grâce à lui que je suis tombée amoureuse de Kyiv. Serhii avait un don unique pour rassembler les gens autour de lui et les rallier aux causes en lesquelles il croyait.”

Serhii Myronov, est né le 21 mai 1987, à Kyiv. Depuis son plus jeune âge, il s’est passionné d’Histoire et de littérature. Il fut aussi champion de football junior. Il était triplement diplômé, en Économie, en Sciences de l’environnement et en Histoire. Il a également étudié au Canada. En 2018, il a lancé le blog Vanishing Kyiv sur Instagram, sur lequel il a publié des chroniques et des récits sur les sites historiques de la capitale ukrainienne, avant d’organiser des visites guidées. En 2020, il a commencé à restaurer d’anciennes portes d’entrée de bâtiments construits à la fin du 19e et au début du 20e siècle afin de les préserver de la décrépitude et de la destruction. En 2021, il a fondé l’ONG True Kyiv avec pour objectif d’éveiller la conscience des résidents de Kyiv à la conservation de l’héritage historique de leur ville. Il est l’auteur de plusieurs livres non publiés, parmi lesquels Inspired by What Did Not Happen (Inspiré par ce qui n’a pas eu lieu), When the City Becomes Quiet (Quand la cité devient tranquille) et Independance Square (Place de l’Indépendance). Il a également traduit des articles scientifiques à partir de l’anglais et de l’allemand.

Serhii Myronov fut un membre actif de la Révolution de la Dignité, au cours de laquelle il fut gravement blessé. Il a défendu l’Ukraine depuis les premiers jours de la guerre, en rejoignant volontairement les Forces de Défense Territoriales (TDF). Le 11 novembre 2022, au cours d’une mission, il a été grièvement blessé. Son cœur a cessé de battre le 16 novembre 2022 à l’hôpital militaire Mechnikov de Dnipro.

Depuis 2023, une rue du quartier de Pechersk, à Kyiv, porte son nom.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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