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Texte original : Olena Kozar

Traduction française : Ariane Van Compernolle

Sviatoslav Pashynskyi: Aimez ce que vous faites

“Quand je pense à Slava, commence la céramiste Inna Hurzhii, je vois immédiatement ses cheveux bouclés et ébouriffés, et ses grands yeux bleus. C’était son allure lorsque nous étudiions ensemble au collège et à l’université. Au fil des ans, ses cheveux ont raccourci, mais ses yeux sont restés les mêmes. Slava regardait le monde avec l’ouverture d’esprit et la sincérité d’un enfant.”

Sviatoslav Pashynskyi était céramiste, sculpteur et enseignant à l’école d’art pour enfants de Poltava. Il avait des yeux extraordinaires, clairs, un peu espiègles, avec une pointe de bonne humeur dans les coins.

“Son regard était si confiant qu’il pouvait établir un lien avec n’importe qui”, se souvient sa compagne d’armes, Natalia Drach. C’est probablement pour cela qu’il s’entendait bien avec ses compagnons d’armes et, avant son service, avec les élèves auxquels il a enseigné pendant près de vingt ans.

“Je ne peux pas choisir uniquement un seul souvenir de Sviatoslav Ivanovych”, énonce son élève Liubov Sharipova. “Ils se fondent tous en un sentiment continu de chaleur. Je me souviens à quel point j’étais heureuse chaque fois que je me rendais à son cours. Je savais que nous passerions un bon moment, et que Sviatoslav Ivanovych nous épaulerait toujours.”

Dans ses cours, Sviatoslav Pashynskyi créait un environnement qui favorisait la créativité et encourageait les essais et les erreurs. Il affirmait son autorité sans se montrer critique. Quand il entrait dans la salle de classe pour expliquer un nouveau sujet, il commençait souvent par créer lui-même quelque chose — il était incapable de rester assis sans rien faire alors que ses élèves s’exerçaient. Pendant qu’il travaillait, il devenait sérieux, concentré, voire sévère, mais dès que quelqu’un venait lui poser une question, il se mettait à sourire.

“Il ne nous a pas seulement enseigné la sculpture, mais aussi à aimer ce que nous faisons et à tout entreprendre avec le sourire”, explique Liuba. “Il avait un grand sens de l’humour.”

“Sviatoslav Ivanovych adorait plaisanter”, ajoute Daria Bychkova, qui a étudié à l’école d’art de 2012 à 2014. “Mais il ne se moquait jamais de nous. Nous riions toujours ensemble.”

Il sentait quand ses élèves étaient contrariés par des projets infructueux. Il s’approchait d’eux pour leur offrir son soutien et leur disait: “Bon, ça n’a pas marché aujourd’hui, que peux-tu y faire?” Ses yeux brillaient si joyeusement que les enfants ne pouvaient s’empêcher de rire aussi.

“En 2014, nous travaillions sur notre projet de fin d’étude, des sculptures que Sviatoslav Ivanovych devait cuire au four et nous rendre. À un moment, il a cessé de venir en classe. Puis, il est revenu et nous a annoncé qu’il s’était porté volontaire pour participer à l’Opération Antiterroriste dans l’est du pays. Il craignait beaucoup que nous arrêtions de travailler. Il nous a dit: “Continuez, je reviendrai et je cuirai vos sculptures”, se souvient Daria.

Pour de nombreux étudiants de l’École d’Art de Poltava, Sviatoslav Pashynskyi était la première personne proche d’eux à partir au front. “J’avais 16 ou 17 ans”, raconte Liuba. “Je savais qu’il y avait la guerre, mais je ne réalisais pas à quel point elle était proche. Quand Sviatoslav Ivanovych est parti pour l’ATO, j’ai compris que la guerre était ici. Je l’avais toujours considéré comme une figure de mon enfance, et sa décision de partir à la guerre a marqué le début de mon passage à l’âge adulte.”

Il a rejoint le 16e Bataillon d’Infanterie Motorisée Indépendant et a été déployé à l’Est, près de la ville de Shchastia, dans la région de Louhansk. Le service était dur pour lui, tant physiquement que mentalement, mais il ne se plaignait pas. Quand il en avait l’occasion, il prenait son appareil photo et photographiait les fleurs de la steppe. Plus tard, ces clichés ont servi de base à sa collection d’argile.

En 2015, Sviatoslav est rentré chez lui. “Quand je suis revenu de mon ‘lieu de villégiature’ près de Shchastia, j’ai repensé à beaucoup de choses”, a-t-il dit en souriant. “J’ai réalisé que je n’avais pas encore fait grand-chose pour l’art.” Après s’être reposé de son service, il a commencé à donner vie à ses idées créatives.

La région de Poltava, où Sviatoslav Pashynskyi a vécu et travaillé, possède une riche histoire dans le domaine de la poterie. Au XVIIIe siècle, environ deux cents potiers travaillaient dans les villes de Hadiach, Zinkiv et Lokhvytsia, les premières mentions de la célèbre céramique d’Opishnia remontant au VIIIe siècle. L’art de la poterie a toujours été très apprécié en Ukraine et était même considéré comme pourvu de pouvoirs mystiques. On croyait que les mains habiles des potiers pouvaient dompter les éléments et sculpter des univers entiers à partir de l’argile. Le travail des potiers n’a guère changé au fil des siècles. Ils sont toujours assis devant leur tour, posent leurs mains sur une motte d’argile et la façonnent pendant qu’elle tourne.

C’est exactement ainsi que travaillait Sviatoslav. Il possédait un atelier dans le grenier d’une petite maison en briques, cachée dans la verdure. L’entrée était décorée de ses œuvres, notamment une assiette en argile, une composition abstraite de cruches miniatures et un panneau avec des fleurs en céramique. À l’intérieur, la petite pièce était bordée, jusqu’au plafond, d’étagères remplies de cruches, d’assiettes, de coqs en céramique, de chevaux et de mosaïques. Au centre, se trouvait un tour de potier, et à côté, un vieux canapé où les amis et collègues de Sviatoslav s’asseyaient souvent. Il n’était pas du genre à travailler seul: il aimait partager des blagues et offrir du thé à ses invités, tout en créant de nouvelles tasses. Le mouvement de ses doigts et sa tête inclinée montraient clairement qu’il aimait son travail. “Si l’atelier n’avait pas été fermé la nuit, il aurait vécu là”, se souvient sa femme Iryna.

“Il travaillait vite, très vite, il devait toujours avoir quelque chose de prêt pour le lendemain”, explique Inna. “Il s’asseyait, modelait la poterie, la mettait immédiatement à sécher et la cuisait dans le four la nuit. En général, les potiers consacrent une semaine au séchage et une semaine à la cuisson, mais lui, il arrivait à tout faire en un jour.”

Sviatoslav était sans arrêt occupé à enseigner à l’école, à fabriquer des céramiques sur commande et à passer du temps avec ses trois fils. Mais il arrivait tout de même à créer des œuvres qui ont ensuite été présentées dans des expositions individuelles et des collections privées au Canada et au Japon.

Sviatoslav utilisait diverses techniques en céramique, ce qui rend difficile de définir un style caractéristique. “Je veux montrer que rien n’est impossible”, disait-il. “Il suffit de faire ce que l’on aime et d’aimer ce que l’on fait.” C’était la philosophie qu’il transmettait à ses élèves. Il n’a jamais forcé personne à se conformer à un style particulier, car sa propre approche consistait à expérimenter et à explorer différentes méthodes.

“Certains potiers savent travailler le tour, d’autres non. Certains savent sculpter, d’autres non. Certains étalent l’argile et découpent des appliqués, tandis que d’autres sculptent à la main des feuilles et des fleurs pour décorer leurs poteries. Slava savait tout faire”, souligne Inna.

“Il aimait particulièrement la technique du fumage. Il prenait un fragment terminé et le fumait avec du bois de chauffage ou de la sciure. Selon la fumée, la couleur du fragment passait de tons chauds et clairs à des teintes sombres et bleutées. Parfois, il enduisait les cruches d’un vernis blanc qui se craquelait au contact de la fumée. Il expérimentait également la technique du “raku” en cuisant un morceau et en le recouvrant rapidement de sciure de bois. Il testait constamment de nouvelles techniques, cherchant à obtenir le motif parfait de fissures sur les cruches émaillées et des yeux “vivants” sur ses oiseaux fantastiques.

Il en voulait toujours plus, que ce soit en matière de créativité ou en découvrant davantage d’étudiants capables de façonner des univers à partir d’un morceau d’argile. En 2018, il a reçu le Prix Yaroshenko pour la Sculpture et, en 2019, il est devenu membre de l’Union Nationale des Artistes d’Ukraine. Il avait de nombreuses idées pour de futurs projets: des taureaux aux cornes plus pointues, des sculptures en argile sur des jambes fines et des œufs de Pâques en mosaïque. Mais la guerre à grande échelle a éclaté.

“Il m’a appelée à 10 heures du matin pour me dire qu’il faisait la queue au bureau d’enrôlement militaire”, se souvient sa sœur, Natalia Drach. Ayant déjà connu la guerre, Sviatoslav pensait être prêt à tout. Il est devenu infirmier fusilier et a aidé à évacuer les blessés du champ de bataille. Malgré son service militaire actif, il a continué à donner des cours d’art à distance.

“Lorsque Sviatoslav Ivanovych s’est engagé pour la première fois dans l’armée en 2014, il nous a dit qu’il ne pourrait pas assister à notre remise de diplômes, mais il nous a surpris en venant à l’école le dernier jour”, a noté Daria. Cette fois-ci, les élèves de Sviatoslav Pashynskyi espéraient également qu’il reviendrait en classe et les aiderait à cuire leurs sculptures. Mais il a été tué le 26 mars 2022, près du village de Novozlatopil, dans la région de Zaporizhzhia.

“Habituellement, les plaques commémoratives ne sont pas en céramique. Mais il était céramiste, comment aurais-je pu faire autrement?” déclare Inna à propos de son œuvre, qui commémore désormais Sviatoslav à l’entrée de son école. L’effigie le montre assis dans son atelier, la tête penchée sur le côté, prêt à se mettre au travail. Des cercles s’étendent, depuis son portrait, d’un bout à l’autre de la plaque de céramique bleue. Ces cercles qui tournaient sous ses mains, renouant avec les traditions et répétant les mouvements de centaines d’artisans ukrainiens. Des cercles sans fin qui ont désormais pris fin.

Sviatoslav Pashynskyi est né le 2 février 1978 dans le village de Voronove, dans la région de Jytomyr. Diplômé de l’Université Technique Nationale Yuri Kondratyuk Poltava en 2004, il a ensuite poursuivi une carrière dans les arts décoratifs et appliqués. À partir de 2003, il a enseigné à l’École d’Art pour Enfants de Poltava. Pashynskyi a reçu le prix Mykola Yaroshenko en 2018 et est devenu membre de l’Union Nationale des Artistes d’Ukraine en 2019. Il vivait et travaillait à Poltava avec sa femme et ses trois fils.

En 2014-2015, il a servi dans l’opération antiterroriste (ATO) au sein du 16e Bataillon d’Infanterie Motorisée Indépendant. En 2022, il s’est porté volontaire pour rejoindre à nouveau l’armée. Sviatoslav Pashynskyi est décédé le 26 mars 2022, près du village de Novozlatopil, dans la région de Zaporizhzhya. Il a été inhumé dans l’Allée des Héros du village de Zaturyno, près de Poltava.

Le lieutenant Viktor Petrov a reçu à titre posthume l’Ordre de Bohdan Khmelnytsky, IIIe degré. Une plaque commémorative a également été dévoilée en son honneur sur le mur du département des relations internationales de l’université nationale de Lviv.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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