Texte original : Viktoria Kalimbet
Traduction française : Soline de Laveleye
Veronika Kozhushko: Génération Nikita
Le plus inquiétant, à Kharkiv, ce sont les soirées, car les Russes prennent généralement la ville pour cible à la nuit tombée. Cependant, il y a des jours où ils prennent les gens par surprise. Ce fut le cas l’avant-dernier jour du mois d’août. D’abord, j’ai entendu un bruit sourd et lointain — vraisemblablement à bonne distance. Les sirènes ont retenti et, quelques secondes plus tard, ma maison a tremblé. Je ne m’y attendais pas, car ici, dans un quartier résidentiel situé presque à la périphérie de la ville, aucun bâtiment n’avait été endommagé par les bombardements, en plus de deux ans de guerre totale. Puis une deuxième explosion a retenti, beaucoup plus proche cette fois-ci. Pour la première fois, j’ai décidé d’attendre la fin des bombardements dans le couloir. Plus tard, j’apprendrais qu’une jeune fille de 18 ans, Veronika Kozhushko, était morte sur le lieu de la deuxième explosion.
Je suis rentrée chez moi après avoir filmé les conséquences de la frappe. Mon nez était noir à cause de la fumée, mes yeux piquaient et larmoyaient. J’ai ouvert Instagram: dans toutes les stories, la même jeune fille délicate, insouciante, occupée à sauter sur un trampoline. Il s’agissait de la jeune artiste Nika Kozhushko lors du vernissage d’une exposition au Centre d’art contemporain Yermilov. Nous ne nous connaissions pas, mais, comme la plupart des membres de la communauté culturelle de Kharkiv, je savais qui elle était.
Nika a été prise dans les bombardements alors qu’elle se trouvait dans un parc d’un quartier résidentiel de la ville. Ce jour-là, elle avait prévu de se rendre dans son café préféré, dans le centre-ville de Kharkiv. Une demi-heure avant le raid aérien, le père de Veronika, Ihor Kozhushko, l’avait accompagnée à l’arrêt de tram, d’où elle rejoignait habituellement le métro pour se rendre au centre. Lorsque les explosions se sont produites, il a jeté un coup d’œil à sa montre et a poussé un soupir de soulagement, pensant que Nika était en sécurité sous terre. Il ne savait pas qu’elle était descendue un arrêt plus tôt — peut-être pour passer un moment seule dans le parc.
Au moment de l’explosion, Nika était au téléphone avec son amie Arina, qui se trouvait chez elle, à quelques centaines de mètres seulement de l’épicentre de l’attaque.
“J’ai entendu l’explosion deux fois: une fois dans la réalité et une autre fois au téléphone”, se souvient Arina Nikolenko. “Lorsque je me suis précipitée sur les lieux, l’ambulance avait déjà emmené Nika.”
Lorsque l’appel a été brusquement coupé, Arina a essayé à plusieurs reprises de joindre Nika. Finalement, un médecin a répondu et l’a informée que Nika avait été gravement blessée par un éclat d’obus. Elle a été transportée d’urgence à l’hôpital, mais elle est arrivée en état de mort clinique.
***
“Nika a fait irruption sur la scène culturelle avec une énergie incroyable”, explique Tetiana Pylypchuk, directrice du Musée littéraire de Kharkiv. La jeune femme assistait à presque tous les événements organisés au Musée littéraire et à la Maison Slovo, se rendait aux spectacles des théâtres de Kharkiv et aux expositions du Centre d’art contemporain Yermilov, et était membre de l’Union créative Khymery.
“Ses yeux brillaient de passion et elle était curieuse de tout. Je l’observais et je me disais: peut-être que dans deux ou trois ans, je trouverai quelqu’un à qui je pourrai transmettre le Musée littéraire. Je me demandais aussi ce qu’elle choisirait. Devenir artiste? Réalisatrice? Pour une raison quelconque, j’avais le sentiment qu’elle choisirait l’une de ces voies”, se souvient Tetiana Pylypchuk.
Nika vivait et créait avec un sentiment d’urgence, animée par le désir de le faire pour ceux qui ne pouvaient plus, à cause de la guerre. Elle consacrait chaque instant de son temps libre à son art, convaincue qu’elle devait faire tout son possible “pour que les gens nous connaissent, pour qu’ils entendent parler de la culture ukrainienne”.
Nika avait le don d’entrer en contact avec des personnes que d’autres auraient considérées comme inaccessibles. Après les concerts du groupe Zhadan and the Dogs, elle attendait toujours avec impatience l’occasion de parler avec son leader. Finalement, elle a invité Serhiy Zhadan à sa première exposition, qui était encore clandestine à l’époque — et il est venu. Nika a fait sécher le bouquet de roses qu’il lui a offert ce jour-là et l’a placé sur le rebord de la fenêtre, où il est resté jusqu’à sa mort.
“Nika avait une immense soif de vivre, cela se voyait. Cela transparaît dans ses textes et ses dessins”, explique Zhadan.
Nika aimait beaucoup Zhadan en tant qu’écrivain, poète et musicien. Elle réalisait souvent des illustrations pour certains de ses poèmes et vendait ces dessins afin de collecter des dons pour les forces armées ukrainiennes. Nika représentait souvent ceux qu’elle admirait: au début, c’étaient les membres du groupe Queen, qu’elle aimait depuis son enfance, puis Mykhail Semenko et Zhadan. La plupart de ses tableaux étaient réalisés à l’aide d’images de synthèse: elle les esquissait dans un carnet de croquis, puis les retravaillait et y ajoutait des éléments sur un ordinateur.
“Pour moi, ce sont les meilleurs dessins du monde”, déclare le père de Veronika, Ihor Kozhushko. Nous l’avons rencontré au café préféré de Nika, le Nafti, où ses dessins étaient exposés. Là, son père nous a parlé de chacune des œuvres de sa fille accrochées aux murs. Elle avait représenté des étoiles sur beaucoup d’entre eux. Sa mère l’appelait ainsi: “Ma petite étoile”.
“C’était sa deuxième maison”, explique Ihor Kozhushko.
Sur l’une des tables, il y a une photo encadrée de la jeune fille. C’est là que Nika s’asseyait généralement pour dessiner. À proximité, sur le mur, il y a une image d’escalier avec l’inscription “Stairway to Heaven” (l’escalier vers le paradis), en référence à la chanson de Led Zeppelin. C’est Nika qui l’a dessiné.
“Cela s’est avéré symbolique”, explique son père.
***
Nika dessinait sur du papier avec le stylo de son père, qu’elle gardait simplement parce qu’il lui appartenait. Parmi ses œuvres, on trouve un croquis à l’encre représentant un checkpoint sous le drapeau ukrainien, avec l’inscription: “Voici à quoi ressemble la maison”. De nombreux dessins de Nika comportaient des phrases simples mais profondes, à l’instar du travail de l’artiste de Kharkiv Hamlet Zinkivskyi.
“Je n’étais pas le premier dans l’histoire de l’art à ajouter des inscriptions à des dessins. Ce qui est intéressant, c’est ce qu’elle a écrit, sa vision”, explique Hamlet. La phrase “Voici à quoi ressemble ma maison” l’a particulièrement marqué.
Nika n’avait pas suivi de formation artistique officielle, mais elle voulait apprendre à dessiner de manière professionnelle. Hamlet se souvient avoir voulu lui enseigner, ne fût-ce que par quelques leçons de composition, mais il n’en a pas eu l’occasion.
“[Dans les dessins de Nika, on peut voir] une très bonne compréhension de l’anatomie et une composition correcte. L’émotion y était toujours incroyablement puissante. À seulement 18 ans, c’était stupéfiant. J’étais impressionné par la façon dont elle avait appris à dessiner si bien toute seule”, explique Hamlet.
Nika était fascinée par les bâtiments de Kharkiv et a immortalisé les rues de la ville sur papier. Lorsque la guerre a éclaté, sa famille est restée dans la ville parce que Nika ne voulait pas partir — même lorsque des soldats russes se sont planqués dans les quartiers voisins. Les événements publics étaient interdits à Kharkiv, mais Nika et son amie Arina ont organisé des expositions clandestines. La ville connaissait des pénuries d’électricité, mais elle parcourait les rues sombres pour assister à des concerts dans des abris anti-bombes.
“Elle absorbait tout, assistait à tous les événements. On voyait à quel point tout cela l’inspirait”, se souvient Serhiy Zhadan.
***
Quand elle était seule dans sa chambre, Nika récitait des poèmes. Son père ne savait pas qu’elle les écrivait elle-même et il se demande encore pourquoi elle ne lui en a jamais parlé. Elle lui demandait conseil pour ses dessins. Et il la soutenait, l’accompagnant à des concerts. Même leurs mots de passe téléphoniques étaient les mêmes.
Après sa mort, il a découvert plusieurs douzaines de pages de ses poèmes. Son préféré était un poème à propos de Dieu, même si Ihor lui-même affirme avoir perdu la foi.
“Les poèmes les plus maléfiques sont ceux qui parlent de Dieu/Ils sentent l’incrédulité, l’encens et la tristesse”, écrivait Nika à l’âge de 18 ans.
“Après sa mort, j’ai retiré ma croix et je porte désormais son trident, qu’elle avait sur elle au moment de sa mort”, confie Ihor. Il montre ensuite deux bagues, que sa fille portait à ses petits doigts.
Selon Serhiy Zhadan, les œuvres de Nika sont influencées par la littérature des années 1920 et les écrivains contemporains, avec des références aux auteurs qui l’ont inspirée. Cependant, elle ne lui a jamais montré ses écrits, seulement ses dessins. Zhadan, quant à lui, lui donnait des livres à lire.
“Je me souviens lui avoir donné Semenko, lui avoir fait lire (Maik) Yohansen. Quand j’ai découvert qu’elle écrivait, j’étais prêt à la lire. Il s’agissait en fait de poèmes entiers, écrits de manière intéressante. On voyait qu’elle avait un bon sens de la littérature. Quelque chose aurait pu naître de cela” ajoute Zhadan.
Le jour où la nouvelle de la mort de Veronika a secoué Kharkiv, l’éditeur Oleksandr Krasovytskyi a suggéré de publier un recueil de ses œuvres, comprenant ses textes et ses dessins. Serhiy Zhadan se charge de la relecture et de l’édition du recueil, tandis que Hamlet Zinkivskyi sélectionne les dessins.
***
Nika était une source d’inspiration. Parmi ceux qu’elle a inspirés figure le caméraman et réalisateur Vojtěch Hennig, qui couvre la guerre entre la Russie et l’Ukraine pour la télévision tchèque. Au cours des derniers mois, il a tourné un film sur les jeunes de Kharkiv, en première ligne, qui grandissent dans la réalité particulièrement dramatique de la guerre. Nika était l’un des personnages principaux de son film.
“Je suis frappé par le fait que, même ici, près du front, elle avait encore tellement envie de vivre. Malgré les tragédies qui l’entouraient, elle profitait de la vie”, explique Hennig.
Le 30 août, quelques heures avant le bombardement massif de Kharkiv par les Russes, ils tournaient ensemble une bande-annonce pour le film de Hennig. Après la mort de Nika, le réalisateur a donné au film un titre en son honneur: “Génération Nika”. La poésie de la jeune fille a constitué la base du scénario.
Afin de perpétuer la mémoire de Veronika, son père, Ihor Kozhushko, et un ami de la famille, Artem Revchuk, ont créé une fondation caritative qui soutient les causes et les idées défendues par Veronika: l’art ukrainien et les forces armées ukrainiennes. La fondation Generation Nika aidera les jeunes artistes et les brigades de Kharkiv, notamment la 92e brigade mécanisée, la 13e brigade Khartia et la 5e brigade séparée Slobozhansk de la Garde nationale ukrainienne.
De nombreux artistes qui connaissaient Nika ont honoré sa mémoire à leur manière. Le projet MUR lui a dédié son “Poème du vent”. Le groupe Zarysovky a sorti une chanson en son hommage, “Zhuravlyna”, et Zhadan and the Dogs a créé une série de produits dérivés caritatifs sur la base de ses dessins. Le PinchukArtCentre a décerné à Nika une distinction spéciale en dehors du concours auquel elle avait participé. Les œuvres de Veronika seront exposées au centre d’art aux côtés de celles des autres lauréats.
Nika semblait avoir toute la vie devant elle. Pour ceux qui la connaissaient, la question se pose: comment aurait-elle encore contribué à la culture ukrainienne? Qui aurait-elle pu devenir?
“Nous avons tant de voix qui, malheureusement, ne s’exprimeront plus jamais”, avait déclaré Nika.
Nika Kozhushko a accompli beaucoup de choses en 18 ans, mais elle aurait pu faire tellement plus. “Et qui, si ce n’est moi?”, répétait-elle souvent à son père. Alors qui maintenant, si ce n’est Nika?

Veronika Kozhushko est née le 19 mai 2006 à Kharkiv. Elle a étudié au lycée DyonSuri, où elle s’est spécialisée en langue coréenne. Dès l’école primaire, Nika s’est intéressée à la programmation dans une école d’informatique et, ces dernières années, elle a étudié la conception de sites web et l’infographie. Au lycée, Nika s’est passionnée pour la littérature ukrainienne, en particulier les œuvres des écrivains de la Renaissance Exécutée.
Lorsque la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine, Nika avait 15 ans. Sa famille aurait pu quitter la ville, mais elle a choisi de rester à Kharkiv parce que Nika le souhaitait. Après avoir terminé ses études secondaires, Nika s’est inscrite à l’université nationale de radioélectronique de Kharkiv, où elle a étudié pendant un an, avec une spécialisation en multimédia. Nika était passionnée par le dessin, la linogravure et l’écriture de poésie et de prose. Alors que la vie culturelle reprenait dans la ville, Nika s’est portée volontaire au Musée littéraire, a organisé ses propres expositions d’art et a régulièrement assisté à des événements artistiques. Elle est décédée le 30 août 2024, lors d’une frappe aérienne russe sur un parc, dans un quartier résidentiel de Kharkiv.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

