Texte original : Sasha Dovzhyk
Traduction française : Stanislas Cotton
Victoria Amelina: Comment la lumière pénètre
Victoria cherchait du rouge à lèvres dans son sac.
C’était notre troisième jour de voyage, nous étions partis de Kiev en direction de Kharkiv, Izium, Sviatohirsk et Sloviansk, les routes de l’oblast de Donetsk — province du Donbass ukrainien — étaient en très mauvais état. Nous avions traversé d’innombrables villages où plus aucune maison n’était intacte. Nous transportions des livres que nous fournissions à des bibliothèques dont les fenêtres étaient la plupart du temps obstruées par des panneaux de contreplaqué. Nous rencontrions la population qui avait survécu à des mois d’occupation russe et à d’incessants bombardements. Nous étions fatigués et parfaitement débraillés; improbables baroudeurs…
— Je ne peux pas me présenter devant les enfants dans cet état.
— Tu ressembles à une princesse, Victoria.
— Une princesse très fatiguée, alors…
D’un geste, Victoria mit un peu de rouge sur ses lèvres.
Elle nous avait rejoints la veille, après avoir participé à un voyage de sensibilisation en Europe.
Elle avait pris l’habitude de traverser son pays d’Est en Ouest et du Nord au Sud. Elle adorait prendre des selfies dans les compartiments des trains ukrainiens, elle disait que malgré l’invasion massive des Russes, elle s’y sentait comme chez elle.
Depuis le printemps 2022, Victoria avait intégré les équipes d’enquêteurs de l’ONG ukrainienne Truth Hounds, qui investigue dans les zones de combat, collectant les témoignages et les preuves, afin de détailler les souffrances humaines dans l’espoir qu’un jour, justice soit faite. Victoria évoquait ouvertement ce travail. Mais une autre de ses tâches dont elle parlait peu, était d’apporter de la lumière dans des lieux écrasés par l’obscurité, comme de l’air frais dans les sous-sols bondés transformés en abris antiaériens.
Victoria Amelina avait beaucoup de lumière à donner à ses contemporains.
Le 27 juin 2023, elle fut mortellement blessée lors d’une attaque russe. Elle se trouvait dans la ville de Kramatorsk, située à une trentaine de kilomètres de la ligne de front orientale. Kramatorsk est un centre urbain très fréquenté par les médias ukrainiens et internationaux, et par les bénévoles et les instructeurs.
À l’heure du dîner, un missile russe Iskander cibla précisément une pizzeria. À l’intérieur, se trouvait Amelina en présence d’une délégation d’écrivains colombiens qu’elle accompagnait dans la région de Donetsk afin de les sensibiliser à la guerre. Cette attaque fit soixante blessés et douze morts, dont trois enfants. Cinq jours plus tard, Amelina succomba à la gravité de ses blessures.
Deux mois auparavant, dans la ville de Sloviansk située en première ligne, devant une salle remplie d’enfants calmes, Victoria arborait un t-shirt noir avec le slogan “Le livre est mon superpouvoir”.
— Vous savez ce que cela signifie? Cela veut dire que je suis une super-héroïne parce que je lis des livres! Et vous, vous pouvez tous devenir des super-héros!
Victoria voulait voir naître des sourires sur les visages des enfants. Et à force de douceur et de gentillesse, elle y parvenait. Ce n’était tout de même pas tous les jours qu’une princesse, très fatiguée, venait à Sloviansk, lire et jouer pour leur plus grand bonheur, avec pour compagnie, le bruit lugubre des tirs d’artillerie dans le lointain.
— Les enfants ne devraient pas être ici… Nous nous devons d’être là pour eux.
Victoria se rendait un peu partout, jusque dans les endroits les plus reculés et les plus dangereux, pour apporter du réconfort, de la chaleur humaine. Un peu comme une super-héroïne.
Dès le début de l’invasion, elle a parcouru le monde pour témoigner de la responsabilité de l’armée russe dans les crimes de guerre. Elle a déclaré dans plusieurs publications internationales qu’il fallait tenir la civilisation russe pour responsable de l’effondrement moral du peuple russe. Elle affirmait aussi que préserver la culture ukrainienne du génocide perpétré par la Russie était le devoir de tous.
Victoria a agi très concrètement pour cette préservation: deux jours après la libération de Kharkiv, elle dénicha le journal intime que l’écrivain Volodymyr Vakulenko avait rédigé durant l’occupation. À la fin du mois de mars 2022, quelques jours avant d’être arrêté par les Russes qui occupait son village de Kapylotivka, Vakulenko avait enterré son journal sous un cerisier de son jardin. Il demanda à son père de le remettre à l’armée ukrainienne lorsqu’elle les libèrerait.
Six mois plus tard, le corps de Vakulenko portant des blessures par balles fut découvert dans un charmier. En juin 2023, le journal de Vakulenko fut publié avec une préface de Victoria Amelina et présenté à Kiev quelques jours avant sa mort.
Dans cette préface, elle consignait les pensées cauchemardesques qui lui traversaient l’esprit à propos de l’effacement de la culture ukrainienne par le colonialisme russe, alors qu’en compagnie du père de l’écrivain, elle cherchait son journal intime dans la cerisaie:
La perte d’un manuscrit, dont je n’avais pas connaissance quelques heures auparavant et que le père de Volodymyr avait oublié, me semblait désormais irrémédiable. Une perte terrible pour son père, car il n’avait pas pu accomplir la volonté de son fils, et pour moi, parce que ma pire crainte se réalisait: j’étais au milieu d’une nouvelle “Renaissance fusillée”[1], à l’image du début des années 1930, lorsque tant d’artistes ukrainiens furent assassinés, leurs manuscrits détruits et leur mémoire effacée. Les époques se mêlaient, il fallait échapper à ce cauchemar. Je fouillais la terre noire de Slobozhanshchyna, à la recherche des écrits de mon contemporain, mais aussi de tous les textes perdus: la seconde moitié de The Woodsnipes de Mykola Khvylovy, les pièces de théâtre de Mykola Kulish, les derniers poèmes de Vasyl Stus, les journaux intimes écrits pendant l’Holodomor et les livres détruits par l’incendie criminel de la bibliothèque de Kiev en 1964. Toutes nos pertes, de ces écrits anciens au journal intime de Volodymyr Vakulenko, semblaient former un seul et même grand texte, qui ne serait plus jamais lu.
Dans une interview accordée à Anne Levine pour le podcast Ukraine 242, Victoria déclare que ce fut peut-être pour elle le moment le plus effrayant de cette guerre… Parce que la disparition d’un manuscrit, c’est comme une seconde mort pour un écrivain qui essaie de transmettre son message au monde.
Dans sa préface, Victoria écrit que ce n’est qu’après avoir déterré le journal de Vakulenko qu’elle s’est sentie soulagée. “Le message de Volodymyr était sauvé, même si le lendemain, elle devait marcher sur une mine antipersonnel. Tant qu’un écrivain est lu, il est vivant.”
Les lecteurs ukrainiens sont déterminés à faire vivre la voix de Victoria Amelina. Dans les semaines qui ont suivi sa mort, ses livres sont devenus des trésors pour les amateurs de littérature. Sa saga familiale post-soviétique se déroulant dans sa ville de Lviv, Le royaume rêvé de Dom[2], racontée par le chien de la famille, a été épuisée en quelques heures. Les histoires de Eka l’excavateur[3], roman à caractère écologique, dans lequel Victoria Amelina met en scène un autre héros non humain dont les aventures échappent à la catastrophe grâce à ses petits amis intelligents — livre, que je l’ai vue lire aux enfants de Sloviansk — s’est également envolé des rayons.
Ainsi, lorsqu’un libraire de Kiev m’a sorti de sous le comptoir le premier roman de l’autrice Syndrome de la chute: homo compatiens[4], j’ai considéré que c’était un miracle.
Publié en 2014, ce roman a marqué un tournant dans la vie de Victoria Amelina: elle a quitté son travail dans l’informatique pour se consacrer entièrement à l’écriture. Comme le souligne le poète Yuri Izdryk dans sa préface, ce roman est l’un des rares cas où la question simpliste “De quoi s’agit-il?” trouve une réponse évidente. Syndrome de la chute parle de compassion. Le personnage principal est marqué par un don qui lui permet de ressentir la souffrance des autres, une “incapacité stupide à se déconnecter du champ de la douleur dans lequel des vagues l’atteignent et il tremble devant la multitude d’injustice”. Des protestations étouffées du Printemps arabe à la Révolution de la dignité à Kiev, il reçoit ces vagues où l’esprit humain se soulève pour défendre ce qui est juste. Considérant d’abord son pouvoir comme une malédiction, le héros apprend à l’accepter comme un moyen d’écouter et d’aimer le monde. Son incapacité à prendre de la distance avec la douleur humaine devient une motivation pour secourir: “Le type de compassion qui nous pousse à agir n’est-il pas la seule justification de l’existence même de la compassion?”
Si le “livre” était effectivement le “superpouvoir” d’Amelina, sa compassion l’était tout autant. Elle écoutait le monde et écrivait. Les témoignages des Ukrainiens qu’elle a interviewés en tant qu’enquêteuse sur les crimes de guerre ont imprégné ses poèmes. Après l’invasion russe, cette romancière et autrice pour enfants s’est tournée vers la poésie que la poétesse et critique Iryna Starovoyt qualifie de “documentaire”. Condensés de souffrances partagées, ces poèmes sont des vecteurs de compassion envoyés au monde entier:
neuf discutent entre eux sur le chemin du cimetière
J’y vais aussi, je connais tout le monde dans cette ville
et tous ces morts sont mes morts
et tous les survivants sont mes frères
Au moment de sa mort, Victoria Amelina travaillait sur son premier ouvrage non romanesque en anglais, Looking At Women Looking At War: A War & Justice Diary. Ce livre partage les histoires de femmes ukrainiennes qui se sont consacrées sans répit à la cause de la justice. Parmi elles figurent Oleksandra Matviichuk, lauréate du Prix Nobel de la paix et défenseuse des droits humains, Ievheniia Zakrevska, avocate devenue soldate, les célèbres journalistes Nataliya Gumenyuk, Vira Kuryko, Ievheniia Podobna, ainsi que des militantes et des bénévoles dont nous n’aurions peut-être jamais entendu parler sans Victoria Amelina. Son livre sera publié à partir de brouillons, et ce n’est pas elle qui le terminera.
Victoria a été inhumée au cimetière Lychakiv de Lviv le 5 juillet 2023. Lors de la cérémonie d’adieu, ses amis et collègues ont évoqué son courage et son empathie, son amour pour l’Est de l’Ukraine qui a tant souffert, et pour la petite ville de Niu-York située en première ligne, où elle avait fondé un festival littéraire en 2021. Les derniers mots qui restent gravés dans ma mémoire sont ceux de l’écrivaine Olena Stiazhkina: “Plus que tout, Vika aimait son fils. Elle a témoigné du mal absolu et s’est battue pour que son fils vive dans un monde sans mal.”
Le portrait pâle de Vika rayonnait derrière le monticule de fleurs qui recouvrait sa tombe. Elle avait l’habitude de sourire avec cet air particulier des statues grecques de Koré, un baiser d’éternité sur un masque qui n’a pas le droit de vieillir. Et elle avait des yeux qui fendaient son visage, comme dans son “Hymne” préféré de Leonard Cohen: “mais il y a une fissure, une fissure dans tout/c’est ainsi que la lumière pénètre”[5].
Les Russes ont peut-être brisé le vase, mais la flamme qu’il contenait s’est propagée pour brûler en chacun de nous.
[1] « La Renaissance fusillée » désigne une génération d'écrivains, poètes et artistes ukrainiens des années 1920 et début des années 1930 qui ont vécu en République socialiste soviétique d'Ukraine et qui ont été massacrés par le régime de Joseph Staline.
[2] Dom’s Dream Kingdom (2017)
[3] Stories of Eka the Excavator (2021)
[4] Fall Syndrome : Homo Compatiens
[5] Anthem, Leonard Cohen dans l'album The future (1992)

Victoria Amelina est née le 1er janvier 1986 à Lviv. Elle a émigré au Canada avec son père pendant ses années scolaires, mais est rentrée ensuite en Ukraine. Elle a obtenu un master en technologies informatiques à l’Université polytechnique nationale de Lviv avec mention et a travaillé dans des entreprises informatiques internationales de 2005 à 2015. Son deuxième roman, Dom’s Dream Kingdom, a été reconnu comme le meilleur livre de prose de l’année 2017 par le Salon du livre de Zaporizhzhia et sélectionné pour des prix nationaux et internationaux, notamment le prix LitAccent du livre de l’année, le prix Unesco Ville de littérature et le prix littéraire européen.
En 2021, elle a reçu le prix littéraire Joseph Conrad-Korzeniowski et a fondé le Festival littéraire de New York dans la ville de New York.
Le 1er juillet 2023, Victoria Amelina est décédée dans un hôpital de Dnipro des suites de blessures subies lors d’une frappe russe au centre de Kramatorsk le 27 juin 2023.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

