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Texte original : Mariana Matveichuk

Traduction française : Éric Brucher

Viktor Onysko: Éditer la réalité

“J’aimerais beaucoup visiter sa tombe avec vous”, écris-je à Olha Birzul, l’épouse du défunt monteur Viktor Onysko, en lui proposant une conversation sur ses souvenirs.

“Vitya incarnait la vie, la musique, le cinéma, l’aventure et le sens de l’humour, même dans les moments les plus difficiles. Sa tombe à Baikove n’est certainement pas l’endroit où je préfèrerais parler de lui”, répond Olha. Elle partage un lien vers une vidéo que des amis ont réalisée après la mort d’Onysko en l’honneur de son anniversaire.

Dans les enregistrements, Viktor danse avec sa fille Zakhariia au milieu des steppes de Kherson, joue des instruments de musique tout en portant des lunettes excentriques et tire des flèches avec un arc jouet dans leur appartement, le tout accompagné de tambours qui jouent “The Naked King”, une chanson du groupe Boombox. Même avec un casque et un uniforme, entouré par le grondement de l’artillerie, Onysko marche dans une ville partiellement détruite à l’est et chante.

“Je suis un réacteur nucléaire alimenté par des breakbeats enrichis, dansez avec moi”, a-t-il écrit un jour sur Facebook.

Je regarde la vidéo. Mon corps a envie de danser. Mon âme a envie de pleurer. Je puise mon énergie dans ce réacteur.


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Viktor Onysko était monteur de films ukrainien, soldat et sous-lieutenant dans les forces armées ukrainiennes. Ces deux identités se sont heurtées avec le déclenchement d’une guerre à grande échelle et sa décision de prendre les armes pour défendre sa patrie.

“Ceux qui se sont battus depuis 2014 nous ont permis d’élever notre enfant pendant huit ans. C’est maintenant à mon tour de laisser les plus jeunes être avec leurs proches”, a expliqué Onysko à sa femme pour justifier sa décision.

Il a laissé inachevés le montage du documentaire Fragments of Ice de Mariia Stoyanova et du long métrage The Editorial de Roman Bondarchuk. Les deux films sortiront bientôt en sa mémoire.

“Grâce à son amour de la musique, Vitya avait un sens fantastique du rythme, ce qui est crucial dans le montage”, explique Roman Bondarchuk, réalisateur et ami d’Onysko.

Dans le montage cinématographique, changer ne serait-ce qu’un seul élément modifie non seulement ce qui suit, mais remodèle également la perception du public de tout ce qui précède. Même dans un dialogue bien écrit et bien joué, il peut y avoir un temps mort inutile, que le monteur doit repérer.

“Vitya avait une intuition quelque peu mystique très développée pour cela”, note Bondarchuk.

À l’automne 2021, Onysko a passé du temps à tourner The Editorial dans la région de Kherson, et à l’automne 2022, il libérait ces mêmes steppes de l’occupation russe. “Nous nous battons pour votre terre et maintenant pour ma terre”, a-t-il écrit à Bondarchuk, qui est né à Kherson.

Sur le plateau de tournage, Onysko était pleinement engagé, proposant souvent des choix d’interprétation non conventionnels. Pour remonter le moral de l’équipe, il passait sa musique préférée pendant les pauses. Le week-end, il s’échappait pour explorer les paysages locaux.

Selon la réalisatrice Maryna Stepanska, le monteur est essentiellement la première personne à passer au crible une montagne d’images et à aider l’auteur à façonner la structure du film, à inventer son ton et son style, et à construire des phrases visuelles. Il n’est donc pas surprenant que le monteur soit souvent considéré comme le coauteur du film.

“Pourquoi filmez-vous de manière si ennuyeuse?” demandait Onysko en plaisantant lorsque le directeur de la photographie et le réalisateur lui montraient leurs ébauches: “Sortez des sentiers battus!”

Au moment où il effectuait son service militaire, Bondarchuk avait tenté en vain de convaincre Onysko de prendre un congé pour terminer le montage du film. Vitya n’a jamais cru qu’en tant que membre de l’industrie cinématographique, il devait bénéficier de privilèges par rapport aux autres professions.

“Lorsque la Révolution de la Dignité a commencé, j’ai pris une caméra et j’ai commencé à filmer. Vitya est sorti pour manifester activement sur le Maïdan, alors que lui et Olya venaient d’avoir un bébé. Après la fuite de Ianoukovitch, il a acheté un fusil ‘pour ne plus jamais être désarmé face à une escouade d’officiers berkut armés [force de police spéciale anti-émeute ukrainienne dissoute en 2014, ndlt]’. Il ne l’a vendu que quelques années plus tard pour acheter une moto à Zakhariia, alors âgé de sept ans”, se souvient Roman Bondarchuk.

Onysko s’est engagé dans l’armée en tant que “costume”, c’est-à-dire une personne sans expérience mais détenant un grade militaire. Il a rapidement gravi les échelons pour commander un peloton, puis une compagnie. Il est rapidement devenu évident que son travail dans la guerre et dans le cinéma présentait de nombreuses similitudes.

Sa profession a valu à Viktor le surnom de “Tarantino”. Dans ses derniers messages, il se désignait ainsi. “Si vous avez un lien avec le cinéma, alors vous êtes ‘Tarantino’”, écrit Oleksandr Mykhed dans le chapitre du livre The Language of War consacré à Viktor Onysko.

“Je pensais qu’un commandant efficace organisait un groupe de personnes motivées pour atteindre un résultat ensemble. Mais il s’est avéré qu’un commandant efficace est celui qui peut rendre utile même le dernier des idiots”, a déclaré Viktor à Maryna Stepanska depuis le front. Il pensait à tort qu’il aurait un répit dans son travail avec les gens de l’armée.

“À Viktor Onysko, qui m’a appris qu’il n’y a pas de meilleur film que la vie réelle”, peut-on lire dans la dédicace du livre Your Book About Cinema d’Olha Birzul, publié en mars 2024. Ce livre, initialement conçu avec son mari pendant la période la plus heureuse de leur vie avant la guerre totale, a été achevé au milieu de leur plus grande tragédie: sa mort.

“Vitya a laissé derrière lui de nombreuses relations, dont l’une est liée au montage. Mon livre est structuré autour des principes du montage cinématographique. J’ai donné à chaque chapitre le nom d’un type de plan: un plan large sur l’histoire du cinéma, un plan moyen sur les étapes de la production, un gros plan sur les différentes professions et un plan détaillé sur les nuances de l’industrie cinématographique”, explique l’auteure.

Dans un chapitre séparé, des cinéastes ukrainiens parlent aux adolescents de leur profession et leur recommandent des films sur le passage à l’âge adulte. Viktor Onysko a écrit depuis le front: “Je parviens à voir des milliers de versions du même film, il est donc tout à fait normal pour moi de pleurer dans la salle de montage devant le moniteur, ou de rire, d’avoir peur, d’être émerveillé, d’être nerveux, voire de ressentir tout cela à la fois. La magie du montage réside dans la manipulation de l’attention et des émotions.”

D’une certaine manière, sa vie était déjà consacrée au montage, celui des émotions des autres. Il était passionné de motocross, a offert une moto à sa fille alors âgée de sept ans et lui a fait vivre des expériences inoubliables, aimait la musique, assistait à des concerts et aimait voyager. Juste avant l’invasion, pour son anniversaire, il a reçu une console DJ pour divertir ses amis qui se sentaient coincés dans la quarantaine.

“Il m’est très difficile de parler de Vitya comme d’une personne à part. En 17 ans, nos vies se sont entremêlées. Nous avons eu une vie très riche. Parallèlement au travail, aux manifestations et à notre rôle de parents, nous avons réussi à caser beaucoup de choses intéressantes comme des concerts, des festivals de cinéma, des voyages, des motos, des vélos et du ski en hiver avec du snowboard. Vitya savait tirer de la réalité non seulement des films de qualité, mais aussi des aventures passionnantes”, m’a écrit Olha Birzul à la suite de notre longue conversation sur son mari.


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Viktor Onysko est décédé vers 7 heures du matin, le 30 décembre 2022, près de Soledar. Ce jour-là, à 14 heures, il était censé conduire ses frères d’armes hors de leurs positions. Ils ont réussi à quitter Soledar, mais sans Tarantino.

Dans la soirée, la nouvelle de sa mort est parvenue à sa femme et à sa fille. Le lendemain, Olha Birzul et Zakhariia ont pris le train et ont vécu le Nouvel An le plus terrifiant de leur vie.

Il n’y a pas eu de funérailles traditionnelles. Avec des amis de la communauté culturelle — cinéastes, écrivains, artistes et musiciens —, la famille a organisé une fête d’adieu pour dire au revoir à Onysko, en passant ses morceaux préférés. “C’était un événement absolument fou, infernal. Nous avons pleuré, ri et dansé. Et nous avions l’impression que Vitya était avec nous, dansant sur l’écran vidéo”, se souvient Olha.

Ses cendres ont été dispersées sur une montagne des Carpates, près du lieu d’origine de la famille paternelle d’Onysko. Viktor adorait la montagne et rêvait de s’y installer un jour.

“Ma mission est de me souvenir, de préserver et de me venger”, déclare Olha Birzul, conservatrice de films. Pour la 20e édition du festival Docudays UA en 2023, elle a organisé un programme spécial intitulé Cross Fade, dédié à la mémoire de Viktor Onysko. Par ce geste, elle souhaite créer une “architecture unique de souvenirs” autour de son mari.

“Je rêve de transmettre mon amour pour mon mari à ma fille”, confie Olha. Elle cherche à repenser les formes traditionnelles de commémoration et d’héroïsation, qui “semblent effacer les qualités personnelles de nos défenseurs”.

Viktor Onysko, également connu sous le nom de Tarantino, était une figure culturelle qui ne cherchait pas à devenir un héros. Il disait qu’un adulte raisonnable, quelle que soit sa profession, ne peut pardonner le mal que les Russes ont apporté à nos terres.

“C’est pourquoi je dis toujours à ma fille que son père est la musique, le cinéma et les livres, et qu’il est toujours avec nous, qu’il nous aide. Nous ne l’avons perdu que physiquement et, avec le temps, nous apprendrons à sentir sa présence et son soutien, et nous préserverons son exploit pour les générations futures”, confie Olha.


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“Même si c’est l’apocalypse, je ne veux pas l’affronter avec un visage renfrogné”, a déclaré Viktor Onysko lorsqu’il s’est engagé dans l’armée au début de l’année 2022. “Lorsque le montage permet ne serait-ce qu’un peu de liberté créative, il conserve toujours quelque chose de très personnel”, a-t-il écrit à propos de son travail.

“Chaque nouveau matin prouve que l’impossible est possible. Et laissez-moi vous rappeler que nous allons certainement gagner. […] Salutations du cœur des ténèbres”, a-t-il déclaré après la libération de Kherson.

Une fois, après la mort d’un ami avant la guerre totale, Viktor Onysko a écrit: “Apprenez à garder les gens dans votre cœur, même lorsqu’ils ne sont plus à vos côtés.” Il semble que ses proches aient pris cela à cœur, l’utilisant à la fois comme une arme et une source de réconfort.

Viktor Onysko est né le 17 décembre 1982 à Kiev. Il est diplômé de l’Institut polytechnique Ihor Sikorsky de Kiev. Il a travaillé pour les chaînes de télévision Enter-music et K1, a joué de la guitare basse dans son propre groupe et a commencé à travailler comme monteur de films en 2006. Viktor a monté plus de 20 films et séries ukrainiens, dont The Stolen Princess (2017), The In-Law (2020), la version director's cut de Cherkasy (2019), The Rising (2021) et Zakhar Berkut (2019), ce dernier étant basé sur la nouvelle historique d’Ivan Franko. Il a également réalisé des clips musicaux et des bandes-annonces, notamment pour le Festival international du film documentaire Docudays UA.

Le dernier projet cinématographique de Viktor était le film The Editorial, réalisé par Roman Bondarchuk, qui lui a ensuite été dédié à titre posthume. Le film a été présenté en avant-première à la Berlinale en 2024. Onysko a également monté la première partie du documentaire Fragments of Ice de Mariia Stoyanova, qui a reçu quatre prix lors du 21e Festival international du film documentaire Docudays UA.

En mars 2022, Viktor a rejoint les forces armées ukrainiennes. Au sein de la 128e Brigade d’Assaut de Montagne Indépendante, il a combattu dans les régions de Kherson, Donetsk et Louhansk. Il est décédé le 30 décembre 2022 près de Soledar. Il a été inhumé le 5 janvier 2023 dans le columbarium du cimetière Baikove à Kiev. Sa famille a dispersé ses cendres dans les montagnes de Transcarpatie. Il a été décoré à titre posthume de l’Ordre de Bohdan Khmelnytsky III (2024) et de l’Ordre du Mérite III (2023). L’écrivain ukrainien Oleksandr Mykhed a consacré à Viktor un chapitre intitulé “Requiem pour Tarantino” dans son livre Le langage de la guerre. La femme de Viktor, Olha Birzul, a dédié son premier livre documentaire pour adolescents, Ton livre sur le cinéma, à sa mémoire.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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