Texte original : Sasha Dovzhyk
Traduction française : Ariane Van Compernolle
Vitalli Pyvovarov: Un penchant pour la justice
Nous sommes en octobre 2023, et la Bibliothèque Oleh Olzhych de Jytomyr est en cours de rénovation; de nouvelles fenêtres sont installées. Les anciennes ont été détruites par une onde de choc le 4 mars 2022. Depuis les fenêtres, on peut voir les ruines du lycée n° 25, une école secondaire qui a été bombardée par la Russie. Après cette frappe sur le centre-ville, les gens ont appelé leurs amis et leurs proches pour s’assurer qu’ils allaient bien, un rituel devenu habituel depuis l’invasion à grande échelle de la Russie.
Volodymyr Kilnytskyi a appelé son ami Vitalii Pyvovarov, le secrétaire de la bibliothèque dont les fenêtres donnent sur l’école détruite, pour lui demander si tout allait bien.
“En fait, je suis déjà dans l’armée”, a répondu Vitalii.
Dans leur correspondance, Pyvovarov a expliqué sa décision à sa sœur Tatiana: “Je dois faire quelque chose!”. Au cours des premiers jours de l’invasion à grande échelle, il a aidé à fortifier les postes de contrôle à Jytomyr, en livrant des matériaux de construction et des sacs de sable, et en installant des barrières en béton.
Son père, Vadym Pyvovarov, se souvient que Vitalii était anxieux à cette époque, mais aussi enthousiaste “parce qu’il travaillait pour une bonne cause, la défense de son pays”. Après sa première tentative infructueuse pour rejoindre les Forces de Défense Territoriale de Jytomyr, Vitalii s’est rendu à nouveau au bureau d’enrôlement militaire. “Sa persévérance a été reconnue, et ils l’ont envoyé dans les forces armées”, écrit Vadym Pyvovarov dans “A Father’s Short Confession” (La brève confession d’un père), publié dans la revue littéraire Svitlo Spilkuvannia en 2023. Il ajoute: “Je dois admettre que l’acte de mon fils m’a profondément impressionné.”
La décision de Vitalii de rejoindre l’armée dès la première semaine de l’invasion à grande échelle a surpris tous ceux qui le connaissaient. “Personne n’aurait été surpris s’il était resté à la bibliothèque, car il n’était pas soumis à la conscription. Grand, mince, portant des lunettes, il n’avait pas l’air d’un soldat”, explique Volodymyr Kilnytskyi. “Il n’avait jamais servi dans l’armée, n’avait pas d’aptitude au combat, et ne correspondait pas au stéréotype du guerrier”, confirme une autre amie du bibliothécaire, Maryna Chernysh.
Néanmoins, le mot “guerrier” est gravé sur le granit de la tombe de Vitalii Pyvovarov sise au cimetière militaire de Smolianske, à Jytomyr. Un soldat vêtu d’un uniforme d’été avec un gilet pare-balles tient un fusil en main et regarde l’appareil photo, les sourcils froncés. “Ici, son visage semble déjà un peu plus dur”, dit son père, Vadym, en montrant le portrait militaire de son fils. “Il avait déjà vu ses camarades mourir. Au début, il était ambulancier, il acheminait les blessés, puis il est devenu officier des Forces Spéciales.”
Des milliers de personnes gravées dans le granit, sous des drapeaux bleus et jaunes, nous renvoient notre regard dans les cimetières partout en Ukraine. Leurs uniformes les figent à jamais comme des soldats, comme s’ils étaient nés pour se battre. Mais, de l’autre côté de la pierre tombale de Vitalii Pyvovarov, se trouve son portrait en civil: son regard, à travers les mêmes lunettes rectangulaires, semble doux, vague et interrogateur. Au cours de ses dix mois de service dans l’armée, ce regard a perdu sa douceur. En janvier 2023, lors des combats dans la région de Donetsk, Vitalii Pyvovarov a perdu la vie.
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Historien de formation, Vitalii Pyvovarov était diplômé de l’Université d’État Ivan Franko de Jytomyr et envisageait initialement une carrière universitaire. En 2010, le Journal Historique a publié son article approfondi sur les débuts de l’enseignement secondaire pour les garçons à Jytomyr au XIXe siècle, basé sur 59 sources. Cependant, Vitalii n’a pas terminé ses études supérieures et il a préféré travailler aux archives, à l’Administration régionale de l’État et, finalement, à la bibliothèque scientifique. Il se sentait bien partout où il pouvait être entouré de livres.
Vitalii lisait sans cesse, collectionnait les livres et gardait le contact avec les libraires d’occasion de Jytomyr. “Il choisissait généralement une période historique et commençait à étudier tout ce qui s’y rapportait”, explique Volodymyr Kilnytskyi. “Dernièrement, c’étaient les années 1930: les répressions staliniennes, les camps de travail. Il s’intéressait, par exemple, à Varlam Shalamov: sa vie quotidienne et la façon dont cette personne en particulier a vécu les circonstances de son époque.”
Lorsque Vitalii a dû faire face aux circonstances de son temps, au front, ses messages à ses amis et à sa famille sont devenus brefs: “Tout va bien. On tient le coup.”. Il n’a pas parlé à sa famille de la blessure modérément grave qu’il a subie dans la région de Kherson en août 2022. Après avoir été soigné, Vitalii a repris son service actif et, pendant son congé à Jytomyr en novembre de la même année, il n’a pas dit un mot de cette expérience. Il voulait avant tout protéger sa mère: il l’appelait du front chaque fois qu’il avait une connexion.
Alors qu’il traversait le pays avec l’armée, Vitalii essayait de se rendre à la bibliothèque de chaque ville. La seule chose dont il se plaignait, lorsqu’il vivait dans des maisons endommagées dans des villages, était le manque de livres. Maryna Chernysh se souvient lui avoir envoyé Perverzion de Yuri Andrukhovych. “Enfin, je découvre le maître de la littérature ukrainienne!”, lui avait répondu Vitalii.
“Je ne lui ai envoyé qu’un seul livre pendant qu’il était au front: A Madman’s Dance d’Ilarion Pavliuk. Il ne voulait pas avoir trop de poids à transporter”, explique sa sœur Tetiana. “Alors, pour le second livre, je lui en avais parlé, je lui avais promis de le lui envoyer, mais je ne l’ai jamais fait. C’était The Three-Body Problem de Liu Cixin. Je l’ai déposé dans son cercueil.”
En raison de son amour de la lecture, Vitalii Pyvovarov avait reçu le surnom de “Scribe”. Mais il n’a pas laissé beaucoup d’écrits derrière lui. Il n’était pas une personnalité publique, ne publiait rien sur les réseaux sociaux, et n’a laissé aucun récit personnel. Comme il n’est pas défini par une trame de mots qu’il aurait écrits lui-même, le portrait du bibliothécaire de Jytomyr se construit et se désagrège après chaque conversation avec ses proches.
Alors que l’on s’était fait l’image d’un intellectuel passionné de livres et solitaire, un ami se souvient du festival punk Burn the Scene for Fun, auquel Vitalii a assisté pendant de nombreuses années, de sa culture des concerts DIY et de ses voyages dans différentes villes. Un autre ami se souvient de la passion de Vitalii pour le football, de son admiration pour Lionel Messi et de ses voyages pour assister à des matchs en Ukraine et en Europe. Au fur et à mesure que ce fil malicieux se tisse à travers le portrait d’un bibliothécaire modeste, on découvre le militantisme de terrain de Vitalii: il cuisinait pour les sans-abri et distribuait les repas, nettoyait les rues et donnait régulièrement son sang. Vitalii l’activiste côtoie Vitalii le collectionneur plus conservateur, qui collectionnait les pièces de monnaie, les timbres et les livres. Les images ne s’accordent pas, de nouveaux faits s’accumulent autour du vide — au cœur de la famille, de la ville et de la communauté.
Comment se souvenir d’une personne du secteur culturel, d’une personne cultivée, qui ne laisse aucun héritage matériel ou littéraire, mais qui a pourtant créé cette culture dans son travail quotidien et sa vie? Comment se souvenir d’une personne cultivée dont la personnalité ne correspond pas au profil du “guerrier”, mais qui a pourtant pris les armes au début d’une grande guerre?
“Il soutenait sincèrement l’indépendance de l’Ukraine”, explique Volodymyr Kilnytskyi. Il s’est immédiatement engagé pour défendre sa patrie, et pas seulement parce qu’il voulait se battre. Il comprenait plutôt qu’il s’agissait d’une situation où il fallait défendre ses convictions.
Lorsque j’essaie de tisser les fils de mes souvenirs autour du vide laissé par les Russes, le thème de la justice revient sans cesse. Vadym Pyvovarov se souvient de son fils: “Il ne restait jamais silencieux face à l’injustice. Ce sens aigu de la justice s’est manifesté immédiatement, dès les premiers jours de la guerre.” Maryna Chernysh raconte, évoquant leur enfance à Jytomyr: “Vous savez, c’était un grand quartier, avec beaucoup de garçons très différents les uns des autres, donc je peux comparer. Il a toujours eu un penchant pour la justice. C’est probablement ce qui l’a poussé à se porter volontaire pour combattre.”
Se souvenir de Vitalii Pyvovarov, bibliothécaire à Jytomyr, c’est peut-être reconnaître qu’il est impossible de réparer le trou que la Russie a creusé dans le corps de la culture ukrainienne. En mémoire de Vitalii, nous ne pouvons que renforcer notre propre “penchant pour la justice”.

Vitalii Pyvovarov est né le 1er juin 1984 à Jytomyr. Il était diplômé de l’Université d’État Ivan Franko de Jytomyr, où il a également été étudiant en troisième cycle. Il a travaillé comme responsable, puis comme spécialiste en chef aux archives d’État de la région de Jytomyr. Plus tard, il a rejoint le Département de la Jeunesse, de la Famille et des Sports de l’Administration régionale de l’État de Jytomyr. Son dernier lieu de travail a été la Bibliothèque scientifique régionale Oleh Olzhych à Jytomyr. En mars 2022, il s’est porté volontaire pour rejoindre l’armée ukrainienne. Il est mort au combat à Bakhmut le 3 janvier 2023. Vitalii a reçu, à titre posthume, l’Ordre du Courage, 3e classe.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

