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Texte original : Valeriia Voshchevska

Traduction française : Veronika Mabardi

Vitaliy Krutiy: Le musée des pins

Vitaliy avait à peine 13 ans lorsqu’il planta son premier pin juste devant la maison de ses parents.

Un jour, il leur demanda: “S’il vous plaît, pouvez-vous me donner cette petite parcelle derrière la maison pour y planter des conifères?”. En première secondaire, c’était un élève fasciné par les plantes qui produisent des graines en forme de cône. La forêt était proche, à 3 km seulement de la maison, et chaque fois qu’il allait, il en ramenait de nouveaux spécimens de graines.

Très vite, Vitaliy demanda une autre parcelle, et encore une, jusqu’à ce que le terrain autour de la maison de ses parents, dans le petit village de Dyahova, se transforme en un arboretum qui abrite aujourd’hui plus de 150 espèces de pins, sapins, genévriers, thuyas, cèdres et cyprès. Adulte, il faisait des recherches méticuleuses sur les différentes espèces de conifères, et parlait avec enthousiasme à tout le monde des nouvelles variétés qu’il trouvait et ajoutait à sa collection.

Alors que nous étions assis dans le bureau de Vitaliy au Musée d’Histoire Locale, un bureau rempli de petits artefacts locaux et de livres d’histoire, son collègue Ihor Leonidovych m’a raconté que la poste locale recevait sans cesse de nouveaux colis de plantes et de graines pour Vitaliy. “Il apportait les colis dans son bureau et les ouvrait avec précaution, attendant impatiemment le moment de les ramener chez lui.”

Vitaliy prenait soin de son arboretum, même lorsqu’il était dans les tranchées en Ukraine de l’Est. Il commandait des arbres en ligne, qu’il faisait livrer chez sa mère, à Dyahova. Sous ses directives rigoureuses, elle les plantait à l’endroit qu’il lui désignait. Elle lui parlait sur Msn, et lui envoyait des photos pour lui montrer l’évolution de ses plantations.

Mobilisé en décembre 2023, alors qu’il se rendait à Lviv pour son travail, il rejoignit les gardes-frontières, avant d’être envoyé en Pologne et en Ukraine de l’Ouest pour l’entraînement et quelques mois plus tard, le 23 avril 2024, dans la région de Kharkiv, au moment où la Russie se préparait à percer la frontière.

“Regardez, c’est la dernière photo que je lui ai envoyée.” Valentyna Ivanivna fait défiler le fil de chat avec son fils sur son téléphone. La photo d’un pin, datée du 13 mai 2024 apparaît, accompagnée d’une seule petite coche grise. “Mais il ne l’a jamais vue.”

Si Vitaliy Krutiy n’a jamais vu la photo, c’est parce qu’il a été tué la veille, le 12 mai 2024, près du village de Metalivka, entre 20 h 15 et 21 h 45.


***


Ayant grandi dans un petit village rural dans la région de Chernihiv, en Ukraine, Vitaliy était captivé par ce qui se trouvait autour de lui; il voulait en apprendre le plus possible. Qu’il s’agisse de botanique, de cartes, de culture, de nature ou d’histoire, il s’immergeait profondément dans ses recherches sur chaque sujet. D’abord, il demanda à sa mère de lui procurer la gazette locale, dont il découpait des pages pour les ranger soigneusement dans un dossier. Puis, ce furent les livres. Ensuite, il découvrit Internet.

“Pendant plus de 20 ans il a eu une autre passion”, me raconte sa mère, Valentyna Ivanivna. “Quand vous irez au Musée, ils vous montreront un dossier où, chaque jour, sans exception, il notait la météo. Les notes contenaient un tableau, où il indiquait la température, les précipitations et la direction du vent. Il allait jusqu’à créer des graphiques. Il analysait les tendances météorologiques et pouvait plus ou moins prévoir à quoi l’hiver ou l’été ressembleraient”. En dehors du fait que ses prédictions météorologiques soient ou non exactes, il semblait avoir transposé cette implication et cette minutie dans d’autres aspects de sa vie.

Sa soif d’apprendre allait l’emmener bien plus loin que l’observation de la forêt locale et la consignation des données météorologiques, vers l’étude de l’histoire de sa région natale. Alors que la plupart de ses proches pensaient qu’il se dirigerait vers une formation en biologie, il décida de suivre un autre chemin. A la fin de ses études, au village, il s’inscrivit à l’Institut Pédagogique de Nizhyn (Nizhyn Pedagogical Institute) et choisit de se spécialiser en “Pédagogie, histoire et droit de l’enseignement secondaire”.

“Il a obtenu ses diplômes de bachelier et de master avec des mentions”, me dit sa mère, alors que sommes assises dans la cuisine de la maison familiale. Elle me montre son mug préféré, dans lequel il buvait son thé, et qui maintenant est posé à l’envers, pour rappeler à tous ceux qui entrent qu’il n’est plus là pour l’utiliser. “Il a ensuite enseigné durant quelques années, mais a finalement rejoint le Musée d’Histoire Locale de Mena, à 12 km d’ici.”

Pendant 12 ans, Vitaliy a dirigé le Musée, publié de nombreux articles de recherche, étudié les archives, donné régulièrement des interviews à la télévision locale, récolté de nouvelles pièces pour la collection exposée, réalisé des entretiens avec les locaux pour documenter l’histoire orale et entretenu le musée de ses propres mains. “Il a même créé un site web pour le musée”, m’ont dit ses collègues.

“Nous devons atteindre un niveau international!” disait-il à son entourage lorsqu’il préparait ses nouveaux projets.

Chaque jour, il parcourait à vélo les 12 km qui le séparaient du Musée pour y aller, et revenir. Le vélo était son autre passion, à tel point qu’avec son amie, Viktoria Nerush, ils organisaient des visites du district qui attiraient les touristes le week-end. C’est là qu’il pouvait vraiment conjuguer son amour pour la nature, l’histoire et le vélo.

“Vitaliy n’était pas seulement bien informé en théorie; il était toujours physiquement présent aux autres. Il guidait les circuits à vélo et était toujours en avance sur nous. Il était le seul à connaître le chemin”, me dit Viktoria.

Tous ceux avec qui j’ai parlé m’ont dit que Vitaliy ne prenait jamais de jours de congé, même le week-end. “Si on préparait un itinéraire pour le dimanche, il passait toute la journée du samedi sur la route pour vérifier si les voies étaient praticables”, se rappelle Viktoria, et un grand sourire apparaît sur son visage. “On pouvait toujours compter de lui. Si un vélo tombait en panne, il le réparait. Si quelqu’un avait besoin du kit de secours, il l’avait. Mais le plus important, c’est que prendre la route avec lui était toujours intéressant, parce qu’il préparait le trajet méticuleusement.”

Viktoria me dit qu’il ne submergeait pas les gens de dates et de chiffres. “Vous pouvez aller rechercher ces choses-là dans les livres”, disait-il aux touristes impatients qui se joignaient aux visites. “Il dénichait des histoires intéressantes, des légendes, des dictons et des rumeurs, qu’il présentait de manière attrayante, pleine d’humour, avec légèreté; une manière facile à comprendre. Il savait rendre le voyage agréable.”

C’est pour cela que beaucoup de gens revenaient plusieurs fois faire les visites proposées par Vitaliy. “Il préparait toujours ce qu’il appelait ‘la cerise sur le gâteau’. Il avait toujours quelque chose sous le coude pour rendre la randonnée intéressante, toujours quelque chose de neuf”, dit Viktoria. “Parfois, on s’arrêtait dans un champ et il nous racontait comment il avait découvert que l’endroit était un site archéologique, ou partageait ce qu’il avait appris à propos d’un procès qui avait eu lieu là, ou une scène de meurtre qui s’y était déroulée. Il avait découvert ces anecdotes savoureuses et les partageait avec tous, et avec enthousiasme.

Vitaliy était si déterminé à rendre ses visites intéressantes pour les autres, qu’il les façonnait spécialement selon son public. Un jour, c’était un groupe de jeunes gens. Alors, plutôt que de leur montrer des églises et d’autres sites touristiques classiques, il a décidé de les emmener dans une visite de vieux bâtiments et de ruines. ‘Le genre de choses que les jeunes aiment’, dit Viktoria. ‘Ils étaient ravis. Vitaliy trouvait toujours une manière de faire aimer notre région.’

L’invasion à grande échelle n’a pas empêché Vitaliy de continuer son travail. En fait, au printemps 2022, quelques mois à peine après le début de la guerre ouverte de la Russie, les visites historiques à vélo ont repris et, en même temps, Vitaliy a poursuivi ses autres projets culturels. Il a par exemple parcouru toute la région avec Viktoria, pour recueillir une collection de mots uniques à ce territoire, en interviewant de nombreuses personnes en chemin.


***


À partir d’un spécimen de graine en forme de cône plantée par un adolescent curieux il y a plus de 27 ans, le premier pin de Vitaliy surplombe aujourd’hui la maison peinte en blanc où il vivait avec ses parents. ‘J’ai encore une photo, juste là, où on me voit à côté de lui. Le pin est si petit’, me dit sa mère. ‘Regardez comme il est grand maintenant.’ Mais Vitaliy n’est plus là pour le voir.

Il a envoyé sa dernière vidéo à ses amis et sa famille le 9 mai, quelques jours à peine avant sa mort, pour montrer la réalité de sa vie sur la ligne de front. ‘Regardez comme il semble drôle et joyeux’, me dit son collègue Ihor Ivanovych en me montrant la vidéo où Vitaliy interviewe ses compagnons avec son téléphone, alors qu’ils se préparent pour une opération d’assaut. J’entends la voix d’un jeune homme qui tente de dédramatiser une situation dure, qui allait le conduire à la mort. Cet enthousiasme, je ne peux qu’imaginer qu’il l’avait à la fois dans son travail au Musée et dans ses visites historiques à vélo à travers le district de Mena.

‘Malheureusement, maintenant, sans Vitaliy, on ne peut plus faire ces visites. On ne peut plus. Il n’y a personne comme lui’, me dit Viktoria. ‘Même si on le voulait, on ne connaît pas ses routes, et on n’a pas sa connaissance profonde de toutes ces choses.’

Le jour de ses funérailles, il y avait des montagnes de fleurs devant le Musée, à Mena. ‘Je n’ai jamais vu autant de gens’, me dit Ihor Leonidovych. ‘Cela montre à quel point il était une personnalité importante pour notre région.’ Des mois ont passé, mais les souvenirs de Vitaliy semblent être accrochés partout où je vais pour en apprendre plus à son sujet”.

Aujourd’hui, sa mère a dû assumer un nouveau rôle. Elle me dit que peu importe la difficulté que cela représente, sa mission est de raconter l’histoire de Vitaliy et de préserver son arboretum. “Avant, je ne connaissais même pas les noms de tous ces conifères, maintenant j’ai dû les apprendre tous, pour parler aux gens de l’arboretum de Vitaliy.” Tandis que nous marchons dans leur arboretum, elle me montre les différentes variétés d’arbres. “Maintenant, je regarde tout ça à travers ses yeux.”

Beaucoup de gens visitent l’arboretum de Vitaliy aujourd’hui, des touristes aux écoliers des environs, en passant par ses amis. Ils viennent tous voir la création de Vitaliy et se souvenir de l’homme qui a dédié sa vie à faire connaître la culture et la nature ukrainiennes de ce lieu.

Avant que je m’en aille, sa mère me dit: “Vitaliy disait “On plante un arbre. Puis on mange, on dort, on travaille. Mais l’arbre continue à grandir. Simplement, on ne le remarque pas. Il grandit comme un enfant.” C’est ce qui a eu lieu ici; il a planté un arbre, et maintenant nous garderons toujours ce souvenir de lui”.

Vitaliy Krutiy est né en 1983 dans le village de Monastyrysche, dans le district Ichnians'kyi de la région Chernihiv, en Ukraine. Enfant, il déménagea avec ses parents dans la ville de Dyahowa, dans le district de Mena, à quelques heures de route. C’est là qu’il grandit et fréquenta l’école avant d’entrer à l’Institut Pédagogique de Nizhyn pour étudier en “Pédagogie, histoire et droit de l’enseignement secondaire”. Il obtint ses diplômes de bachelier et de master avec distinction et postula même pour poursuivre des études à Chernihiv.

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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