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Texte original : Kateryna Mikhalitsyna

Traduction française : Véronique Biefnot

Viktor Petrov “la Cigogne”: Un vol interrompu

“Lorsque mon fils est parti pour son entraînement militaire, on lui a demandé de choisir un nom de code. Il a répondu ‘Alpha’, sans même lever les yeux de son livre. Mais comme un autre soldat portait déjà ce nom d’emprunt, Viktor a choisi ‘La Cigogne’ pour me réconforter. Les cigognes, comme il disait, rentrent toujours à la maison”, se souvient Irena Petrova à propos de son fils Viktor, et ces mots nous avaient fait mal à tous deux.

“Les cigognes rentrent toujours à la maison” est également le titre d’un documentaire réalisé par la journaliste et cinéaste Gala Kozyutynska, dédié à la mémoire de Viktor. Si vous visitez la chaîne YouTube de Gala et que vous regardez ses vlogs ainsi que ceux de Viktor, vous y verrez également une cigogne. C’est un nid de cigogne avec, en toile de fond, le ciel immense et les prairies des Carpates, que Viktor aimait tant. Le nid est perché sur un poteau près de la vieille maison que Gala et Viktor ont achetée pour y installer une résidence créative destinée à de jeunes artistes venus de toute l’Ukraine. Dans les vlogs, Viktor sourit, fait des projets et réfléchit à la manière de rendre cet endroit, soigneusement choisi, confortable à vivre sans sacrifier son authenticité. Il était essentiel de préserver cet espace ouvert et verdoyant, et de mettre en commun à la fois la nature environnante et l’impression d’être chez soi. C’était le sentiment de partager un foyer dans le meilleur sens du terme, celui qui pouvait réellement donner la force de créer, en particulier pour ceux dont les maisons avaient été détruites par la Russie et qui avaient perdu leur sentiment fondamental de sécurité.

Le foyer était au cœur de la philosophie de Viktor Petrov: un sanctuaire de croissance, d’acceptation, de soutien et d’amour indéfectible. C’était un lieu qu’il s’efforçait de cultiver chaque jour, que ce soit au sein d’une communauté de personnes partageant les mêmes idées, dans son quartier résidentiel bien-aimé de Sykhiv, dans la ville de Lviv, ou à travers toute l’Ukraine. Lorsqu’il était le premier rédacteur en chef de la publication en ligne Sykhiv Media, Viktor a lancé un concours de photos anciennes du quartier de Sykhiv, organisé des formations aux médias pour les écoliers et des programmes au sujet des associations de propriétaires, et mis en place des campagnes de collecte de livres pour les bibliothèques du quartier. Il restait aimable et plein d’esprit, même face à un public plutôt difficile et apathique. En tant que militant et homme d’action, il a collaboré avec la fondation caritative “Z Yanholom Na Plechi” (en français: “Avec un ange sur l’épaule”) et a personnellement donné son sang pour des enfants atteints de cancer, contribuant ainsi à prolonger la vie de 22 jeunes patients. Quels que soient les projets qu’il entreprenait ou les défis auxquels il était confronté, il parvenait toujours à créer autour de lui une atmosphère que l’on pourrait qualifier de “chaleureuse”. C’est le trait de caractère que ses amis et sa famille évoquent le plus souvent à son sujet.

“Nous avons donné à Viktor le prénom de mon père. Il était originaire du village de Turove, situé près de Kozacha Lopana, dans la région de Kharkiv. Mon père aimait l’Ukraine, quel que soit l’endroit où son service militaire l’emmenait. Il a piloté des avions de chasse pendant 27 ans et a atteint le grade de colonel. Il est décédé subitement à l’âge de 47 ans. C’était une personne sincère qui, comme Viktor, était aimée et respectée de tous. J’ai toujours voulu épouser un pilote, et mon mari a piloté des hélicoptères jusqu’à ce qu’il soit transféré dans la réserve en 1996. Nous vivions dans un immeuble de la rue Vernadsky, où les appartements étaient principalement attribués à des personnes liées à l’aviation. Les enfants du quartier s’entendaient très bien entre eux; ils avaient même formé un groupe appelé “La cour de la rue Vernadsky” et ont entretenu cette amitié tout au long de leur vie.

D’une certaine manière, Viktor était lui aussi un peu “inconstant” de nature. Dès son plus jeune âge, il s’est intéressé à tout ce qui était possible. Il s’est essayé à divers sports et au vélo, a maîtrisé le ski et le snowboard, a joué de la guitare et du ukulélé, et s’est adonné à l’escalade, à la danse, à l’aïkido et au jiu-jitsu. Et tout cela à Sykhiv. (Le 29 décembre 2023, les locaux du club de sport local auquel Viktor appartenait ont été endommagés par les débris d’un missile russe après que celui-ci eut été abattu par la défense aérienne ukrainienne). Il s’est rendu en Angleterre pour maîtriser parfaitement la langue anglaise, puis est parti aux États-Unis dans le cadre du programme Work&Travel. Il collaborait souvent avec des volontaires européens, participait à divers événements à Malte, en Lituanie, en Allemagne, en Suisse et ailleurs. Il aurait pu s’installer n’importe où car il avait des amis partout, mais il ne pouvait pas s’imaginer vivre en dehors de l’Ukraine. Viktor restait toujours en contact avec sa famille.

“Il n’était pas seulement un fils attentionné pour nous. Nous savions comment être amis avec lui. Il insufflait de l’énergie à nos vies et nous a appris plus que ce que nous lui avons enseigné”, a déclaré la mère de Viktor.

Pendant longtemps, il s’est passionné pour la vidéographie. En s’associant avec Gala Kozyutynska, mentionnée plus haut, ils ont cofondé WHAT IF creative, où ils réalisaient des documentaires, des vidéos, des publicités et des clips musicaux. L’un de leurs projets les plus remarquables fut le documentaire Codekeepers, qui réinvente le style architectural de la Sécession houtsoule et rend hommage à l’héritage de l’architecte, entrepreneur et éducateur Ivan Levynskyi.

Dès le début de l’invasion à grande échelle, Viktor s’est immédiatement rendu au bureau de recrutement militaire. Bien qu’il ait déjà suivi une formation militaire, on lui a demandé d’attendre un appel. Entre-temps, Gala et Viktor ont mis en place un refuge pour les personnes déplacées, puis ont transformé le studio en école créative WHAT IF. Cette initiative a permis d’offrir plus de 13 cours différents à plus de 100 étudiants, sans frais de scolarité. En octobre 2022, Viktor a reçu un appel du bureau de recrutement militaire et, finalement, juste avant le Nouvel An, il a été envoyé en formation.

Irena se souvient: “Mon fils s’efforçait toujours d’être aussi efficace que possible dans ce qu’il faisait. Il n’attendait jamais de quelqu’un d’autre qu’il fasse ce qu’il pouvait faire lui-même. Avant sa formation, il a suivi des cours de médecine tactique et de reconnaissance aérienne. Il s’est immédiatement lié d’amitié avec les autres recrues, devenues ses camarades… À l’époque, Viktor ne mangeait plus de viande depuis cinq ans, car il était plein de compassion et respectait tous les êtres vivants; nous lui apportions donc des repas végétariens. Plus tard, les recrues ont eu droit à des week-ends de congé. Viktor, étant le seul originaire de Lviv, a fait visiter la ville à tout le monde — c’était un leader né, doté d’un charisme indéniable. Le 10 mars, ils avaient déjà reçu leurs ordres de déploiement. Le lendemain, il est parti pour Siversk. Nous sommes restés en contact avec lui là-bas, c’était très important pour moi, et nous correspondions quotidiennement sur Signal. Je lui ai envoyé une amulette, une petite cigogne que j’avais achetée à Strasbourg. Puis il y a eu Druzhkivka, et il a de nouveau suivi un entraînement. Il s’est avéré qu’il devait assumer les fonctions de commandant de section, car le précédent avait été démobilisé. J’étais très inquiète. Plus tard, l’un des compagnons d’armes de Viktor m’a dit que mon fils n’avait pas l’air d’un soldat de carrière, mais qu’il faisait tout correctement et avec compétence. Et Viktor lui-même m’a dit: “Maman, les gars m’aiment tellement, ils me respectent, je suis à ma place maintenant. On va s’en sortir, tout ira bien pour moi. D’une certaine manière, gérer mon service militaire est mon projet le plus difficile. On dirait que la vie me préparait à quelque chose comme ça.”

La mission suivante de Viktor, en tant que chef de section, consistait à participer aux opérations de combat à Bakhmout. Il en a parlé à sa mère, car c’était leur accord, même si la simple mention du mot “Bakhmout” serrait le cœur d’Irena en raison des violents combats qui s’y déroulaient. Un jour, il l’a appelée par vidéo pour lui dire que tout allait bien, qu’ils vivaient là-bas presque dans le luxe. Il a bien sûr été le dernier à quitter la position. Son vieil ami — que Viktor avait prévu d’emmener dans son unité — est venu lui rendre visite, et les gars sont même allés au sauna le soir. Le lendemain, Viktor et trois autres soldats sont allés récupérer le corps de leur frère d’armes tombé au combat. Il n’était pas obligé, mais il ne pouvait pas faire autrement.

Il y avait des drones. Puis une mine russe a frappé de plein fouet la voiture…

Dnipro. Identification. La tombe sur le Champ de Mars. Et une cigogne argentée sur une croix. Parce que les cigognes rentrent toujours chez elles, même si elles sont sur un bouclier.

Viktor Petrov (“Leleka”) est né le 19 septembre 1989 à Lviv, fils d’un officier et d’une bibliothécaire. Il a étudié à l’école n° 13, au gymnase privé Eureka et au lycée Oriyana. Il était diplômé du département des relations internationales de l’Université nationale Ivan Franko de Lviv, diplômé du département militaire de l’Académie nationale de l’armée Hetman Petro Sahaidachnyi, avec une spécialisation en renseignement. Alors qu’il était encore étudiant, il a travaillé chez McDonald’s, Adidas, puis chez Nestlé et Softserve. Il a été le premier rédacteur en chef de la publication en ligne Sykhiv Media, membre du conseil d’administration de l’ONG Institute for Social Initiatives et bénévole à la fondation “Z Yanholom Na Plechi”. Il était cofondateur, producteur et directeur créatif du studio de création WHAT IF et de l’école de création WHAT IF. En janvier 2023, il a rejoint les rangs de la 54e brigade mécanisée indépendante portant le nom du commandant en chef Ivan Mazepa, relevant du commandement opérationnel Est des forces terrestres des Forces armées ukrainiennes. Il a été promu au grade de lieutenant. Avant sa mort, Viktor occupait le poste de commandant de compagnie. Il est décédé le 26 mai 2023 lors d’une mission de combat près de la ville de Chasiv Yar, aux abords de Bakhmut, dans la région de Donetsk. Il a été inhumé au cimetière de Lychakiv.

Le lieutenant Viktor Petrov a reçu à titre posthume l’Ordre de Bohdan Khmelnytsky, IIIe classe. Une plaque commémorative a également été dévoilée en son honneur sur le mur du département des relations internationales de l’Université nationale de Lviv (LNU).

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Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.

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Avec le support de NED

Porteur de projet

Tetiana Teren

Curateur

Sasha Dovzhyk

Éditeur en chef

Bohdana Neborak

Coordination de projet

Kateryna Samboryk

Communication et Relations Presse

Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko

Édition littéraire

Anastasiia Levkova

Édition de contenu

Iryna Klymko

Illustration

Dariia Kovtun

Design original

Anastasiia Struk

Traduction anglaise

Kate Tsurkan, Yulia Lyubka

Recension des pertes

Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

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