Texte original : Valeriia Voshchevska
Traduction française : François d’Adesky
Yuri Pomaz: Une introduction
“Tu dois lire Seymour: une introduction de J.D. Salinger si tu veux écrire sur Yura”, me dit Vladyslav Anatoliyovych tandis que je suis assise en face de lui, écoutant sa voix calme et paisible. J’ai trop honte d’admettre que je ne l’ai pas lu. “On ne peut écrire sur quelqu’un qu’en le décrivant tel qu’il est vraiment”, ajoute-t-il. Je hoche la tête en réponse. Nous buvons du thé Darjeeling alors que la nuit tombe lentement dehors, ce que nous remarquons à peine.
Même si je suis là uniquement pour parler avec Vladyslav Anatoliyovych de son neveu Yura, je me retrouve plongée dans une conversation à plusieurs niveaux, abordant tout — de la philosophie à la guerre, à la famille, au cinéma, à la littérature — tandis que le temps file.
Ce n’est que plus tard que je comprendrais à quel point cette conversation serait importante pour m’aider à saisir qui Yura était réellement. On le connaissait justement pour ce type d’échanges. Mais cette conversation m’inspirerait aussi à lire le livre de J.D. Salinger, qui décrit avec lucidité la lutte d’un narrateur pour coucher sur le papier l’histoire complexe mais sincère de son frère défunt. C’est ce même combat que j’entendrais encore et encore dans mes conversations avec les amis et la famille de Yura à son sujet. Je sentais que tout ce qu’ils voulaient, c’était être à la hauteur de ce que nous allions écrire ensemble sur lui. Rien de trop héroïque, rien d’hyperbolique. Simplement vrai. “C’était juste la personne qu’il était. Il était humble”, me dit Vova, son ami d’enfance, qui a grandi à deux maisons de chez lui dans le village de Sosnytsia. “Tu sais, il écrivait même de la poésie. Mais il ne la montrait presque jamais à personne. Il le faisait pour lui-même, pas pour être reconnu.”
Bien sûr, je peux vous dire beaucoup de choses sur Yura que vous pouvez probablement lire sur Internet — que Yura était directeur d’un musée local à Sosnytsia, membre actif du groupe touristique local “Touristic Sosnytchyna”, et soldat des Forces armées ukrainiennes, mobilisé en 2022. Mais dès cette première conversation avec Vladyslav Anatoliyovych, j’ai compris qu’il y avait bien plus à découvrir sur ce jeune homme tué par la Russie dans la région de Louhansk le 24 juin 2024, à l’âge de 39 ans.
Je ne le comprendrais pleinement qu’après avoir lu le texte que son ami, Serhiy Potyomkin, m’enverrait. Serhiy m’a demandé de garder son texte sur Yura tel quel:
“Yuriy et moi nous sommes rencontrés à Tchernihiv à la fin des années 2000 — nous étions tous deux de ces gars qui avaient choisi de vivre de manière indépendante avant d’avoir terminé leurs études (qu’il finirait, lui, plus tard). Je travaillais comme vendeur, Yura comme agent de sécurité (et beaucoup de gens, à l’époque, étaient frappés par le décalage saisissant entre son visage réfléchi et son intitulé de poste).
Nos quarts duraient 12 à 14 heures, et avoir quelqu’un avec qui échanger quelques mots était salvateur. Une conversation a commencé, je ne sais comment, par l’histoire et le rock, puis il s’est avéré que nous venions tous deux du petit village de Sosnytsia. Le temps a passé, et nous nous sommes recroisés chez nous, ce qui a donné lieu à quinze années d’amitié — à débattre, tenter de jouer de la musique, faire des projets… et puis, finalement, je devrais écrire: ‘Yura était.’
Son style était un mélange d’ironie et de fatalisme. Il aimait s’exprimer par paradoxes, coinçant parfois son interlocuteur intellectuellement, et parfois l’aidant à trouver une issue. Il pouvait être têtu mais, lorsqu’il n’avait plus d’arguments, il cédait en plaisantant: ‘Ton kung-fu est plus fort.’ Il pouvait aussi asséner des rappels à la réalité déstabilisants: lorsque je lui ai parlé des villes ukrainiennes désertes que j’avais traversées même avant la guerre, il a répondu que de nombreux royaumes, États et peuples avaient disparu de la surface de la Terre avant nous — que c’était normal, disait-il.
‘Mais alors, il ne restera plus personne pour se battre.’
‘Alors nous serons conquis.’
‘Mais tu es dans l’armée!’
‘Alors je serai tué.’”
Il se présentait de manière tranchante et sarcastique — tout le monde ne supportait pas son tempérament — mais une fois que l’on dépassait cette barricade, on découvrait tout autre chose. Je me souviens qu’un jour, il a désigné un vieux prunier appuyé contre un poteau des années 1950, usé par le temps, et a dit: “Quand ce prunier était petit, ils ont dû l’attacher à ce poteau pour qu’il ne tombe pas avec le vent, et maintenant c’est le prunier qui soutient le poteau.”
À un moment, on lui a proposé d’être muté à un poste militaire à l’arrière. Il a ri et répondu: “Est-ce que je peux emmener mon unité avec moi?”
Il avait aussi l’habitude d’aplanir les conflits, y compris les conflits intérieurs — en disant quelque chose de rationnel, en offrant un encouragement (mais pas trop), ou en apportant un éclairage nouveau sur une situation donnée. Une fois, il s’est approché en silence d’un cosaque ivre et en colère, lui a calmement retiré le couteau des mains, et l’a gardé tandis que certains restaient figés et que d’autres faisaient semblant de ne rien voir.
Il avait un esprit extraordinairement critique — il pouvait expliquer instantanément pourquoi une initiative était une mauvaise idée, ou ne valait pas la peine d’être poursuivie. Si quelque chose résistait au modèle négatif de Yuriy, il avait de bonnes chances de résister à tout.”
***
“Quand tes parents sont des gens intelligents, ils font les choses intelligemment”, me dit Vova.
Yuriy venait d’une famille instruite. Son père, ainsi que le frère de celui-ci, Vladyslav Anatoliyovych, étaient enseignants, et sa mère était bibliothécaire. “Ses parents étaient des gens très cultivés. Il y avait des tonnes de livres à la maison. Nous lisions constamment depuis l’enfance. Il dévorait les livres. Plus tard, il aimait la science-fiction, tandis que je préférais les romans policiers. Mais nous lisions beaucoup ensemble et discutions de tout. On a parcouru tous les livres.”
Vova a calculé qu’à vingt ans, il avait lu environ deux cents œuvres littéraires — et Yura en avait lu encore davantage. Tous ceux à qui je parle se souviennent de l’amour de Yura pour la littérature.
“Tu sais, il ressemblait beaucoup à son oncle. Visuellement et dans son comportement. Il a eu une grande influence sur lui”, me dit Vova au téléphone. Yura apportait souvent des films sur une clé USB pour que son oncle les regarde, et son oncle, en retour, lui donnait des livres à lire — afin qu’ils puissent ensuite en discuter ensemble. Les Douze oiseaux de proie du Nord de l’Ukraine fut l’un des premiers livres que Vladyslav Anatoliyovych lui offrit pour son anniversaire.
À l’école, Yura était un élève moyen. “Ça ne l’intéressait pas vraiment d’étudier là-bas”, me raconte Vova, qui s’asseyait à côté de lui en classe. Plus tard, ils ont fréquenté ensemble une école technique. Son oncle confirme, mais ajoute: “Kant n’a jamais enseigné aux intellectuels. Il disait”. “J’enseigne à l’homme moyen. L’intellectuel, qu’il se débrouille seul, comme il l’entend.””
À force de lire énormément et de s’immerger dans des sujets variés, ceux qui étaient proches de lui m’ont dit qu’il avait une manière de penser unique:
“Il avait une pensée paradoxale; on pouvait la ressentir immédiatement”, raconte son collègue Andrii Tkach. Il était l’une des personnes qui le connaissaient sur le plan professionnel, notamment lorsqu’ils ont travaillé ensemble après que Yura est devenu directeur du musée local. “Yura n’a jamais été du genre à parler en clichés ou en stéréotypes.” Lorsque Yura rentrait chez lui pendant les permissions de l’armée, Andrii et lui se promenaient dans Sosnytsia, le village où ils vivaient et travaillaient, et discutaient. “Tu commençais à réfléchir et à formuler le début d’une phrase, et il l’avait déjà saisie et poursuivie. Puis tu rattrapais ce qu’il disait et développais une branche de la conversation. Il la reprenait ensuite, comme s’il tressait la discussion.”
Mais en plus de cela, Yura avait aussi des compétences pratiques incomparables.
“Il a appris à jouer de la guitare tout seul”, me dit Vova. “À l’époque, ce n’était pas comme maintenant: tu ouvres YouTube et voilà — tu as toutes les informations dont tu as besoin pour apprendre. Lui, il avait juste une cassette qu’il écoutait, réécoutait, et il comprenait tout à l’oreille.” Cela inspira Vova à apprendre avec lui. Plus tard, Yura s’est mis au chant. “Il avait une voix tellement agréable, un baryton riche. Il avait à la fois une très bonne oreille et une très belle voix”, se souvient Vova. Avec le temps, Yura a aussi appris à jouer de la guitare électrique. Ensemble, avec Serhiy et Vova, ils se retrouvaient, jouaient de la musique, essayaient de reprendre des chansons de groupes célèbres, et même d’en écrire. Cependant, comme pour sa poésie, il ne reste presque aucun enregistrement de sa voix ou de ses chansons.
Serhiy Potyomkin poursuit:
“Il avait un esprit systématique. Sa passion, la pêche, était une opération complète: il étudiait le comportement des poissons, prenait en compte la météo, la pression, l’heure de la journée, la saison, le relief, la végétation dans l’eau et au-dessus, le courant, et d’autres facteurs que lui seul connaissait. Il améliorait des équipements de marque et fabriquait ses propres leurres, impossibles à distinguer d’insectes réels. Il refusait d’utiliser des filets. Il attrapait des poissons à la ligne pour lui et ses parents, et tout ce qui dépassait leurs besoins, il le partageait généreusement.
Il se donnait aussi pour mission de ‘faire marcher’ les personnes enclines à la solitude — quel que soit le temps. Au début, les sortir de chez elles suscitait de la résistance, mais finalement, elles réalisaient qu’elles n’avaient marché que 5 à 8 kilomètres et qu’il était trop tôt pour rentrer.
Une fois, nous sommes allés pêcher et j’avais apporté de l’eau de la maison pour le thé, mais Yura a proposé de faire bouillir l’eau de la rivière pendant 10 minutes à la place. Je doutais que cela change quoi que ce soit — mais bientôt, j’ai goûté une eau comme je n’en avais jamais goûté. Notre rivière, l’Ubid, était celle qu’il aimait profondément.
Une autre de ses passions était la radioélectronique — microcircuits, fers à souder — il avait étudié et maîtrisé cela seul. Vu notre réalité économique, il avait décidé de fabriquer lui-même des amplificateurs de guitare et des pédales d’effets. Une fois, un fil aussi fin qu’un cheveu s’était détaché d’un casque, d’une manière qui semblait impossible à ressouder sans microscope. Mais il a réussi à le ressouder en se penchant simplement un peu plus près.
Dans l’armée, ce talent a trouvé son utilité. Pendant son temps libre, il travaillait sur des radios, des systèmes de guerre électronique et des drones, il soudait des antennes, et ajustait les armes de ses camarades car il avait aussi une compréhension profonde de la mécanique et de la balistique.”
***
Ce sens pratique s’étendait également à la vie professionnelle de Yura. En 2016, un groupe de personnes, dont Andrii Tkach, a créé une organisation publique visant à promouvoir la région de Sosnytsia — également la terre natale de l’un des réalisateurs ukrainiens les plus emblématiques, Oleksandr Dovjenko. En 2018, ils ont lancé un festival de cinéma et d’art destiné à la jeunesse. “Tout festival, tout grand événement, repose sur les personnes qui font les choses de leurs propres mains. Et Yura était cette personne”, me dit Andrii. “Il n’était pas seulement un générateur d’idées; il était, tu sais, celui qui faisait que les choses se réalisaient.” Tranquillement, comme cela lui était naturel. “Il critiquait toujours les idées trop farfelues. Mais une fois que l’équipe décidait de poursuivre une idée, il faisait de son mieux pour l’aider à se rapprocher le plus possible de la réalité.”
Avant de devenir directeur du musée d’histoire locale, Yura avait exercé de nombreux métiers différents. “J’ai été surpris quand Yura a finalement pris la direction du musée. Mais ensuite, j’ai compris qu’il était exactement à l’endroit où il devait être”, raconte Vladyslav Anatoliyovych. “À l’enterrement, des personnes âgées de Sosnytsia ont commencé à venir nous voir pour nous raconter des choses que nous ne savions même pas sur lui de son vivant. Qu’il parlait avec elles, leur posait des questions, essayait d’interpréter leurs récits. J’ai réalisé qu’il faisait un vrai travail de muséologue.”
La collecte d’informations sur la région était précisément la raison pour laquelle le musée avait été fondé à l’origine par l’historien Yuriy Vynohradskyi en 1920. Et c’est ce que Yura a continué à faire.
Mais son “sens pratique” ressortait aussi ici: il avait un véritable talent pour entretenir le musée et sa collection, sans jamais s’en vanter. Il gérait les archives du musée, s’occupait du système de chauffage et, me dit Andrii, “il avait même obtenu les autorisations pour rapatrier certaines pièces de notre exposition qui avaient été emportées”. Dans les années 2000, le musée avait subi une série de cambriolages, si bien que certaines pièces parmi les plus précieuses avaient été transférées au Musée régional d’histoire de Tchernihiv, nommé d’après V.V. Tarnovsky, pour être mises en sécurité. Bien qu’il fût proche de ramener ces objets — le musée avait même commencé à préparer leur retour — la guerre a interrompu ces plans. Yura a rejoint l’armée le 24 mars 2022, perdant la vie deux ans plus tard. “J’ai maintenant un énorme vide. Un vide qui n’a pas été comblé. Je ne sais pas s’il pourra un jour l’être vraiment”, dit Andrii en s’arrêtant et en inspirant profondément. Ce sentiment est partagé par beaucoup de ceux qui ont connu Yura.
À ce jour, ses amis, collègues et connaissances peinent à faire face à sa perte. “J’ai un énorme vide en moi. Je ne sais même pas comment il pourrait un jour être comblé”, me dit Andrii, en s’interrompant pour reprendre son souffle et retenir ses larmes.
Voici comment Serhiy conclut son texte à propos de son ami:
“Après un long séjour stationné à la frontière, Yura a passé plusieurs mois sur la ‘ligne de front’ et semblait s’adapter. Nous étions confiants qu’il s’en sortirait — il était considéré comme une figure d’expérience à son poste et enseignait aux autres la conduite de la guerre, même s’il n’y était lui-même que depuis peu. Un jour, il fut affecté à une brigade légendaire… et lors d’opérations d’assaut, le voyage terrestre de Yuriy prit fin.
Nous avons eu de nombreuses conversations sur le sens du monde, en pêchant, autour d’un thé ou lors de balades à vélo. Je ne dirais pas qu’il adhérait à une idéologie ou une philosophie particulière. En homme de livres, de musique et de cinéma, il pensait ‘en chemin’, laissant derrière lui une aura de présence et des échos de conversations. Yuriy avait une réaction presque allergique au pathos et aux clichés, mais je citerai l’une de ses pensées: ‘L’humanité ira soit dans l’espace, soit se détruira sur Terre.’”
***
“Sachant que Yura n’aimait pas attirer l’attention, comment penses-tu qu’il aurait réagi s’il avait appris que j’écrivais un article sur lui?” je demande à son ami Vova.
“Je pense qu’il aurait réagi sans aucune pompe ni agitation, parce qu’il n’était pas du tout comme ça”, dit Vova après un instant de réflexion. “Mais le connaissant, cela lui aurait quand même fait plaisir, et il aurait dit: ‘Hmm, étais-je vraiment si impressionnant pour qu’on écrive sur moi?’ Je l’imagine dehors, fumant sa pipe, me lançant un regard en coin en disant cela, avec ce sourire familier et chaleureux.”

Yuriy Pomaz est né le 21 février 1985 dans le village de Sosnytsia, dans la région de Tchernihiv. De 1992 à 2001, il a fréquenté l’école O.P. Dovjenko, dont il est sorti avec distinction après la 9e année. Entre 2001 et 2004, il a poursuivi ses études à l’École technique agricole de Sosnytsia, où il a également obtenu un diplôme avec distinction. En 2004, il s’est inscrit à l’Institut régional d’économie de Tchernihiv. Tout en poursuivant ses études par intermittence, il a travaillé dans divers magasins de Tchernihiv, puis dans un magasin de matériaux de construction à Sosnytsia, ainsi qu’au sein du département local de l’éducation. Il a occupé la fonction de directeur du musée local d’histoire de Vynohradsky et a été un membre actif du groupe local “Tourisme à Sosnytsia”, dédié au développement touristique de la région. Youriy a été mobilisé pour le service militaire le 24 mai 2022. Il a d’abord rejoint la troisième division du Centre territorial régional de recrutement de Koriukivka et, à la fin de la même année, il a été transféré à l’unité militaire A7105, où il a servi comme fusilier senior. Il est tombé au combat le 24 juin 2024, lors d’affrontements près de Novovodyane, dans le district de Svatove, région de Louhansk, en défendant l’Ukraine.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

