Texte original : Mariana Matveichuk
Traduction française : Bertrand De Longueville
Yuriy Kerpatenko: Un chef d’orchestre intègre
“Je suis un Ukrainien russophone vivant à Kherson. Il n’est pas nécessaire de venir me ‘sauver’ avec des troupes menaçantes. […] Il n’est pas nécessaire d’imposer le ‘monde russe’ à Kherson, ni de nous transformer en une sorte de province de Nouvelle-Russie”, écrivait le musicien Yuriy Kerpatenko sur son compte Facebook au printemps 2021. Exactement un an plus tard, alors que Kherson était sous occupation russe, il republia ce même message, malgré le danger mortel auquel ce geste l’exposait.
Quelques mois plus tard, le 27 septembre 2022, les envahisseurs russes abattirent Yuriy Kerpatenko à travers la porte de son appartement parce qu’il refusait de diriger le concert de propagande qu’ils avaient organisé.
L’épouse du musicien, qui se trouvait à ses côtés, fut grièvement blessée. En entendant leurs bourreaux approcher, le couple s’étreignit; ils s’échangèrent leurs derniers mots d’amour.
“La musique était sa vie”, se souvient Maryna Atsekhovska, qui a été aux côtés de Kerpatenko durant les douze dernières années de sa vie. On peut supposer que sa passion pour la musique et son souci d’intégrité coulaient d’une même source. En tant que chef d’orchestre, il semblait bien comprendre que, pour la musique comme pour la société, l’harmonie résulte de l’application rigoureuse d’un ensemble de principes directeurs.
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Un an avant l’invasion à grande échelle de son pays, Yuriy Kerpatenko échangeait sur Facebook avec sa collègue de la Philharmonie de Kherson, Nadiia Sytar. Celle-ci affirmait que le triomphe du “monde russe” était impossible. Il abonda dans ce sens, livrant son pressentiment: “Poutine nous anéantira physiquement sous le prétexte que nous avons le droit de parler russe”. Vivant à seulement cent kilomètres de la Crimée, le musicien connaissait bien la menace des “petits hommes verts” qui s’avançaient vers Kherson.
Un an et demi plus tard, les deux collègues se sont retrouvés face à face. Dans la Philharmonie, alors occupée par les agresseurs, Sytar a tenté de convaincre Kerpatenko de coopérer avec l’ennemi: les Russes exigeaient un chef d’orchestre pour le concert de la “Journée de la Musique”. Kerpatenko est resté inébranlable: “Je ne collaborerai pas!”. Après coup, il a exprimé à ses proches une profonde amertume, déplorant que ses collègues se soient résignés à jouer la partition des assassins.
L’implication de collaborateurs locaux dans des crimes de guerre a horrifié Kerpatenko, peut‑être encore plus que celle des soldats russes. Dès les premiers mois d’occupation, le chef d’orchestre a averti sur son mur Facebook du danger du “effet Saldo”, référence au maire de Kherson alors en place, et fervent collaborateur. “Saldo est de Kherson depuis toujours; il est censé être l’un des nôtres, mais il ne l’est pas”, s’offusquait‑il. Il pressentait que la proximité du mal ajoutait au mal: la responsabilité était plus lourde de la part de ceux qui avaient grandi ici.
“Yuriy était une personne inflexible, ce qui était une gageure dans l’espace post‑soviétique, où il existe très peu de lieux, surtout dans la musique, où la capacité à faire des compromis n’est pas exigée”, remarque Andrii Shypunov, qui a étudié avec Kerpatenko à l’Académie nationale de musique d’Ukraine, toujours nommée d’après le compositeur russe Piotr Tchaïkovski.
Durant leurs années d’études, la plupart des musiciens travaillaient dans des restaurants ou sur des bateaux de croisière pour gagner leur vie. Kerpatenko n’a jamais accepté de tels emplois, les jugeant indignes d’un musicien formé à l’académie et d’un chef d’orchestre. “Il manque aujourd’hui dans notre société un esprit d’adhérence aux principes éthiques comme celui qu’avait Yuriy”, souligne encore Shypunov.
Peut‑être est‑ce là la raison pour laquelle ceux qui restent fidèles à leurs principes en paient souvent le prix ultime: leur propre vie.
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“Très réservé au dehors, mais intérieurement émotif et passionné”, voilà comment Svitlana Duminska, responsable du service Culture du conseil municipal de Kherson, se souvient de Yuriy Kerpatenko. Il s’exprimait avec parcimonie, mais chaque phrase était portée par une voix puissante qui emplissait l’espace autour de lui. Ses opinions étaient nettes, sans détour, et servaient de hautes aspirations.
Au début des années 2000, la plupart des musiciens cherchaient à rester à Kiev après leurs études au conservatoire. Les voies faciles ou lucratives ne correspondaient pas aux exigences élevées que le jeune Kerpatenko s’était fixées pour lui‑même et pour sa carrière. Il revint donc dans sa ville natale et, d’abord, accepta un poste à temps partiel avec l’orchestre de chambre Hileia. Peu après, il obtint un poste permanent au sein de l’orchestre du l’orchestre du Théâtre régional musical et dramatique de Kherson, nommé d’après Mykola Kulish.
“À son arrivée au théâtre, Yuriy se mit immédiatement à rebâtir l’ensemble. Il était volontaire et exigeant, organisa des auditions pour les musiciens — chose inédite — et fit travailler chacun avec acharnement”, se souvient Terentii Shevchenko, qui a joué dans l’orchestre du théâtre. Le jeune chef d’orchestre savait qu’on ne pouvait pas espérer de grandes réussites en province sans se donner corps et âme. Il commença donc à préparer des programmes pour soliste et à façonner une sorte de philharmonie à partir du petit orchestre du théâtre. Même dans une modeste institution, il nourrissait de vastes ambitions.
En parallèle de son activité au théâtre, le chef d’orchestre s’investissait intensément dans des arrangements et orchestrations sur commande. En 2015, il co‑fonda son propre studio musical, Sirius Prime, avec Serhii Chornous, Oleksandr Vasylenko et Oleh Volontirtsev. Le studio rassembla les meilleurs musiciens et chanteurs locaux. “Nous avions un orchestre de soixante‑dix personnes, une trentaine de choristes, des technologies de pointe pour les graphismes, l’audio et la vidéo — et nous faisions tout cela à Kherson,” raconte Serhii Chornous. Kerpatenko considérait son travail chez Sirius Prime comme un investissement du cœur, qui faisait sens.
En août 2021, il prit enfin le poste tant attendu de chef de l’orchestre de chambre Hileia à la Philharmonie régionale de Kherson. Le poste était à la fois une reconnaissance et un défi. Le bâtiment de la Philharmonie avait brûlé dans les années 90; l’orchestre répétait donc dans une petite salle de sous‑sol et se produisait sur les scènes de divers centres culturels ou musées. Malgré ces conditions modestes, tous les musiciens le respectaient. “Yuriy savait comment s’adresser tant à un jeune interprète qu’à un artiste confirmé. Et quand quelque chose n’allait pas, il prenait le temps de choisir les mots justes, d’expliquer le problème sans offenser personne”, se rappelle Serhii Chornous.
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Yuriy Kerpatenko était rigoureusement opposé à l’usage du smartphone et possédait une mémoire prodigieuse: il pouvait détailler, décennie après décennie, toutes les lignes de trolleybus de Kherson ou se rappeler du nom et du numéro de chaque chambre du dortoir du conservatoire de Kiev. Il mémorisait les partitions — même les plus complexes — et les reproduisait immédiatement au piano après une unique écoute. Il jouait de l’accordéon avec une technique parfaite et une passion débordante.
Même lorsqu’il était étudiant à Kiev, il eut le courage d’imposer son interprétation personnelle d’une œuvre, parfois en désaccord avec la lecture de son maître‑enseignant, le chef d’orchestre Vadym Hniedash. “Peu de nos camarades osaient faire cela,” se souvient Andrii Bereza, qui a étudié aux côtés de Yuriy.
Les conceptions de Kerpatenko sur l’art, la musique et le monde reflétaient les courants philosophiques contemporains. Ainsi, à l’été 2021, il publia sur les médias sociaux ce témoignage: “Vous savez, c’est dans la nature humaine de se vouloir capable de tout faire ou presque. Mais nous n’avons pas la mainmise sur tout; il faut accepter stoïquement que, lorsque l’on apprécie la qualité de ce que les autres ont créé, on entre, en quelque sorte, en résonnance, car notre cerveau reproduit l’objet intellectuel perçu… à condition, bien sûr, de ne pas être paresseux.”
Comme l’avaient affirmé les philosophes français au milieu du XXᵉ siècle, ceux qui perçoivent l’art ont une part aussi active que ceux qui le créent. Et, comme le rappelaient déjà les physiciens, la présence de l’expérimentateur influe sur le résultat de l’expérience.
“Commencer par la recherche, puis passer à la pratique, et enfin à l’enseignement… L’idéal serait d’incarner les trois rôles en une seule personne,” poursuivit le chef d’orchestre. N’est‑ce pas là une pensée qui rejoint la notion, très en vogue ces dernières décennies, de l’interdisciplinarité entre science et art?
“Le plus grand problème du système éducatif, c’est que ceux qui y œuvrent sont davantage formés à se conformer qu’à explorer. On privilégie le savoir au détriment de la compréhension, on néglige l’intérêt du processus cognitif”, a-t-il écrit sur les réseaux sociaux. Selon lui, chaque individu, pas seulement le “chercheur” autoproclamé, doit être un explorateur. Car c’est une telle approche curieuse du monde qui, selon Kerpatenko, jette les bases d’une société complexe et vivante.
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Yuriy Kerpatenko était russophone, mais tout au long de sa vie il resta profondément pro‑ukrainien dans le climat souvent ambivalent de Kherson. Formé au Conservatoire de Kiev, où la tendance à la russification était omniprésente, il invoquait régulièrement les compositeurs ukrainophones Levko Revutsky et Borys Lyatoshynsky comme piliers fondateurs de la musique de son pays. Il réalisa des arrangements de grande qualité pour des chants folkloriques ukrainiens, et mit en lumière des chefs d’orchestre ukrainiens talentueux.
Ses collègues disent de Kerpatenko qu’il voyait le monde “à travers la musique”. Il partagea trois fois sur son profil Facebook la Suite scythe du compositeur russe et soviétique Sergeï Prokofiev, la dernière fois durant l’occupation. Avant la guerre, il admirait la représentation virtuose du cortège du soleil dans la dernière partie de l’œuvre, la qualifiant de sauvage et frénétique. Ce n’est que plus tard qu’il comprit que cette même frénésie, nourrie depuis des siècles par la culture russe, pouvait être à l’origine de l’attaque contre Kherson.
“Je comprends que je ne comprends rien”, écrivit‑il à propos de cette œuvre pendant l’occupation. “L’interprétation est belle, mais la réalité qui la sous-tend est quelque peu décalée”, poursuivit‑il dans les commentaires, sous-entendant la défaite de la prétendue haute culture qui l’avait tant façonné. Il réalisa peut‑être que ce n’était pas seulement la chute de la culture russe ou soviétique qu’il constatait, mais la chute de la culture même. La chute d’une culture au centre de sa vie — et donc aussi un peu une défaite personnelle.
Collègues et amis se souviennent de Kerpatenko comme d’un homme de principes, exigeant envers lui‑même. Que devons‑nous retenir de ce chef d’orchestre inébranlable, nous qui ne l’avons découvert qu’après sa mort? Qu’il a offert à tous les Ukrainiens une leçon de responsabilité: pour Kherson, pour leurs convictions, pour leur petit orchestre, pour qui ils sont, où ils vivent et pour leur culture. Il s’est dédié à son art sans jamais chercher la gloire ou le profit personnel, lui consacrant toute son énergie — et, au final, sa propre vie.
“Ce n’est pas à la légère que les samouraïs affirmaient: vis comme si tu étais déjà mort”, écrivit Yuriy Kerpatenko. Le chef d’orchestre intègre nous a quittés. Il se trouvera quelqu’un, à sa suite, pour vive comme lui.

Yurii Kerpatenko est né le 9 septembre 1976 à Kherson dans le sud de l’Ukraine. En 1991, il obtient son diplôme d’école de musique, puis, en 1995, celui du collège de musique de Kherson, où il se spécialise en accordéon. Au collège, il suit également un cours optionnel de composition. Il écrit une série d’œuvres pour accordéon, piano, orchestres folkloriques et de chambre, qui intègrent le répertoire de l’Orchestre folklorique de l’école de musique de Kherson, de divers ensembles d’instruments populaires et de l’orchestre de chambre Hileia de la Philharmonie régionale de Kherson.
En 2000, il décroche son diplôme d’accordéon à l’Académie nationale de musique Piotr Tchaïkovski de Kiev, puis, en 2004, il est diplômé par le département de direction d’opéra et de musique symphonique sous la tutelle prestigieuse de Vadym Hniedash. Dès lors, il devient chef d’orchestre de l’ensemble de chambre Hileia à la Philharmonie de Kherson. De 2004 à 2014, il dirige l’orchestre du Théâtre musical et dramatique Mykola Kulish de Kherson. Sous sa direction, l’orchestre du théâtre atteint son apogée de popularité. Après son départ du théâtre, il se consacre à l’arrangement musical et réalise des commandes pour divers ensembles et orchestres.
En 2015, il fonde, avec Serhii Chornous, Oleksandr Vasylenko et Oleh Volontirtsev, son propre studio de musique, Sirius Prime. À partir d’août 2021, il reprend le poste de chef d’orchestre de l’ensemble de chambre Hileia de la Philharmonie régionale de Kherson. Il est tué le 27 septembre 2022 par l’occupant russe pour son refus de collaborer. Aujourd’hui, une rue de Kherson, libérée par les forces ukrainiennes, porte son nom. Il s’agit de la rue où Yuriy Kerpatenko a passé son enfance.
Reproduction et traduction française avec la permission gracieuse de PEN Ukraine, The Ukrainians Media et The Ukrainians Storystudio.
Version originale "People of Culture Taken Away By The War", propriété de The Ukrainians Media.



Avec le support de NED
Porteur de projet
Tetiana Teren
Curateur
Sasha Dovzhyk
Éditeur en chef
Bohdana Neborak
Coordination de projet
Kateryna Samboryk
Communication et Relations Presse
Olha Klinova, Olha Krysa,
Hanna Ustynova, Zakhar Davydenko
Édition littéraire
Anastasiia Levkova
Édition de contenu
Iryna Klymko
Illustration
Dariia Kovtun
Design original
Anastasiia Struk
Traduction anglaise
Kate Tsurkan, Yulia Lyubka
Recension des pertes
Iryna Rodina, Hanna Ustynova, Maksym Sytnikov, Anna Vovchenko, Zakhar Davydenko, Diana Deliurman, Sofiia Afanasieva

